Lundi 5 mai 2008
    Sophie stoppa sa voiture à la hauteur de la barrière que le promeneur lui avait indiquée. Elle descendit, se retourna. L'homme s'était arrêté et la regardait. Il lui fit un grand signe du bras et cria : "c'est bien là !"

    Elle poussa le portillon qui s'ouvrit sans bruit et franchit les quelques mètres la séparant de la demeure entourée d'arbres. Elle éprouva un plaisir enfantin à traîner ses pieds dans les feuilles mortes que pleuraient deux grands peupliers courbés par le vent de novembre sur la maison basse.

    Juste comme elle s'apprêtait à frapper, une femme, engoncée dans une veste de laine écrue, ouvrait la porte.
"Vous êtes Sophie, dit la femme avec un sourire chaleureux. Entrez vite, Madame Costerousse vous attend."
Elle poussa la jeune fille dans l'entrée, ferma la porte, prit le vélo appuyé au mur et partit.

    L'entrée donnait sur un petit salon. Au fond, une autre porte, ouverte aussi, et là, une femme assise à une table ou à un bureau. Sans doute Marie Costerousse. Elle parlait à quelqu'un que Sophie ne voyait pas.

    La jeune fille ne savait que faire. Manifestement, Madame Costerousse ne l'avait pas entendue et elle se sentait indiscrète. Elle ne comprenait pas les paroles mais elle percevait le ton calme et le sourire infiniment tendre.

    Au bout d'un instant, Marie Costerousse leva la tête et aperçut la visiteuse. Elle se leva prestement et s'avança en souriant, les mains tendues. Elle était petite et menue.

    "Sophie Ménanton ? interrogea-t-elle.
La jeune fille répondit par un sourire timide, Marie lui prit les mains :
"Sophie", répéta-t-elle comme pour elle-même, en la regardant intensément de ses yeux gris-bleu mélancoliques.

    Sophie ! Grande, svelte, des cheveux longs, flottants châtain clair et des yeux bleu foncé tout semblables à ceux de Claudine, sa mère. Trente ans de vie lui sautaient au visage !

    Marie fut heureuse de la voir en jupe. Elle avait craint un de ces êtres androgynes, moulé dans un jean délavé, un parka sans forme, une coupe de cheveux excentrique.

    Elle avait devant elle une petite fille sage en jupe droite et talons plats, comme elles l'avaient été, sa mère et elle, quand elles se promenaient main dans la main dans les allées du parc de l'école normale. Marie se rappelait avec acuité le langage des doigts enlacés.

    Elle ressentit, à ce souvenir, la même émotion que lorsqu'elle avait reconnu, un mois auparavant, la voix de Claudine au téléphone, sa façon inimitable de rouler le "r" de Marie !
Cependant, quelle plage de silence entre elles !

    Sophie était intimidée sous ce regard dense qui semblait la transpercer. Elle balbutia : "Je suis désolée de vous déranger..."

    Marie éclata d'un rire léger, très jeune :
"- Me déranger ? Oh ! oui, petite, tu me déranges, plus que tu ne peux l'imaginer ! "

    La jeune fille devint écarlate. Marie lui prit le bras et la fit entrer dans le salon tout en continuant :

    "- Ne te méprends pas. Lorsque les jours s'écoulent, tous semblables, tout monotones, on apprécie terriblement d'être dérangée ! Allons, ôte cet imperméable, mets-toi à l'aise.
- Je ne voudrais pas ...
- Mais voyons, je t'attendais, avec impatience d'ailleurs. Alors, comment se passe ce premier contact avec notre université ? Raconte ! "

    Et Sophie raconta, sans difficulté. Face à cette femme au regard intense qui lui prêtait une attention quasi respectueuse, elle se sentait en confiance, importante. Et pourtant ! Comme elle avait appréhendé cette rencontre !
Quand elle avait dû partir pour Reims, sa mère s'était fait du souci de la savoir seule pour la première fois dans une ville inconnue.
"- Ecoute, tu iras voir une amie, Marie Costerousse.
- Une amie de qui  ?
- Mon amie.
- Ton amie ?... Tu n'en as jamais parlé !
- Non, c'est vrai. C'est une amie de promotion. Nous ne nous sommes pas revues depuis la fin de nos études.
- Mais, elle n'est  peut-être plus dans la Marne ?
- Si,si.
- Comment le sais-tu ?
- Par Sylvie Perrin qui était avec nous. Et puis, j'ai vérifié sur le minitel : elle habite toujours le même petit village près de Reims.
- OK ! Mais pourquoi me recevrait-elle, cette femme ? Elle a dû t'oublier, depuis le temps !
- Allons donc !
- Tu te souviens de toutes tes camarades de promotion ?
- Je t'ai dit que c'était une amie, pas une camarade. Une amie très chère. Nous avons vécu quatre années d'internat sans nous séparer, ça ne s'oublie pas.
- Mais alors, comment se fait-il que vous ne vous soyez pas revues ?
- Ah ! Claudine avait eu un sourire mélancolique. Marie était tout d'un bloc, exigeante, exclusive dans ses amitiés et ses amours. Elle n'a pas supporté notre séparation, le fait que je me marie et que je parte aussitôt pour Dijon, que je ne réponde plus aussi régulièrement à ses courriers. Un jour, j'ai reçu une lettre très brève, la dernière..."

    Les yeux de Claudine s'embuent, elle reste silencieuse, perdue dans le souvenir. Sophie n'ose plus questionner et cependant, les mots lui brûlent les lèvres. Enfin, elle n'y tient plus :

- Mais qu'est-ce qu'elle disait ? Elle était fâchée ?
- Fâchée ? Non. Elle souffrait trop de mon apparent détachement. Elle ne voulait pas comprendre que les tâches matérielles m'absorbaient tant que je ne pouvais continuer notre dialogue. Elle a préféré tout arrêter, d'un coup. Elle ne supporte pas les demi-mesures.
- Tu as eu mal ?
- Oui, mais sans doute moins qu'elle. Tu comprends j'avais ton père, tu étais tout près de naître. Marie était seule !
- Et tu n'as pas essayé de la revoir !

    La véhémence du ton plein de reproche fit sourire Claudine.
- Pourquoi ? Pourquoi aller contre le vœu de Marie ? Et puis, vois-tu, j'avais mal mais j'étais comme soulagée. elle avait le don d'exiger beaucoup de moi.  Elle prétendait que j'étais douée en peinture, que je devais continuer, que je n'avais pas le droit de me laisser glisser dans le confort d'une vie rangée, banale... Bref, elle m'obligeait à des efforts et ... je suis très paresseuse !
- Mais enfin, elle avait raison !
- Peut-être, dit rêveusement Claudine.
Seulement, j'ai préféré la vie de famille, bien douillette, des enfants bien propres, bien aimés. Le regrettes-tu ?"

    Sophie regarda gravement sa mère : c'était la première fois qu'elle la voyait comme une personne. Jusque-là, elle était dans la maison un objet familier qu'on ne remarque plus. Sa mère avait été jeune ! Une jeune fille, artiste, éprise de beauté !

    Après un instant, elle dit à mi-voix :
"Je ne sais pas. mais toi ? Ne regrettes-tu pas ?"

    Alors, claudine se mit à chanter, en riant : "Non, rien de rien. Non je ne regrette rien...", rompant l'instant trop dense. Mais elles ne furent dupes ni l'une ni l'autre.

    Et aujourd'hui, Sophie est face à Marie Costerousse. Elle lui parle comme à une amie de toujours. Elle lui dit tout, ses angoisses, ses espoirs, tout ce qu'elle n'avait jamais confié à personne.

    Marie, elle, regarde cette enfant qui lui rappelle Claudine, non pas tant dans les traits du visage mais dans certains sourires timides, dans le mouvement de tête pour rejeter une mèche rebelle et, surtout, dans ce regard bleu, inquiet, en quête de reconnaissance, d'approbation. Toute la tendresse qu'elle avait éprouvée pour la mère lui revient, enivrante comme une bouffée de jeunesse.
"Passeras-tu la soirée avec moi ? C'est demain dimanche. As-tu quelque chose de prévu ? ... Non ? ... Alors, je prépare un repas rapide et un lit !"
Sophie, à sa propre stupéfaction, avait accepté d'emblée.
Marie disparut dans la cuisine.

    Restée seule, la jeune fille inspecta le salon du regard. C'était une pièce toute banale. A part la grande table ovale où elles s'étaient assises, dans un angle, un divan, deux fauteuils autour d'une table basse, un poste de télévision. A l'opposé une cheminée ornée de quelques bibelots disparates. Mais partout, sur la table, sur le divan, sur les fauteuils, sur la télévision, des paperasses, des journaux, des revues... Cela lui plaisait bien. On sentait une âme dans tout ce désordre. Chez elle au contraire, rien ne traînait ; sa mère ne cessait de les morigéner, ses frères et elle, tout en rangeant derrière eux le moindre papier ou le vêtement jeté au travers d'un meuble.

    La porte du fond était restée entr'ouverte. Sophie se rappela que Marie parlait à quelqu'un lorsqu'elle était entrée. Depuis, elle n'avait entendu aucun bruit. Marie avait quitté brusquement, sans un mot, son interlocuteur. Était-il parti sans bruit ? Par où ? Intriguée, elle se leva sans bruit, poussa la porte, entra.

    C'était un bureau-bibliothèque. Il n'y avait pas d'autre issue. Le jour gris de novembre tombant du plafond vitré éclairait faiblement la pièce. Les murs étaient entièrement tapissés de livres, excepté celui, face au bureau où s'étalait un immense tableau noir, et, sur le tableau, tracées à la craie rouge vif, d'une magnifique écriture d'institutrice, quatre lignes :

Que s'écoulent les jours, les mois, les années,
Quand tu croiras toucher le fond,
Où que tu sois, quoi que tu fasses,
N'oublie jamais que je t'attends !


    Dans la rainure, un effaceur et des craies de toutes les couleurs.

"Surprenant, hein ? "
Sophie sursauta et rougit. Marie était entrée sans bruit et la regardait d'un air moqueur.
- "Ce sont des vers ?
- C' est un message."

    La vieille femme s'approcha du tableau, caressa distraitement, du bout des doigts, les craies alignées.
"Chaque jour de la semaine, je l'écris d'une couleur différente : cela rythme le temps. Je commence en vert, je termine, le dimanche, en bleu clair. Aujourd'hui, je sais que c'est samedi... Personne n'entre jamais dans ce bureau.
- Excusez-moi, balbutia Sophie. Elle était écarlate.

    Comme Marie restait silencieuse, les yeux fixés sur le tableau, elle essaya d'expliquer son indélicatesse. Elle avait peur d'avoir blessé cette femme pour laquelle elle éprouvait déjà un profond respect et une grande affection. Le mieux était de dire la vérité.
"En entrant, tout à l'heure, j'ai cru vous voir à ce bureau parler avec quelqu'un. J'ai cédé à la curiosité. Ma mère m'avait dit que vous viviez seule... Pardonnez-moi, je vous en prie."
Le ton était suppliant. Sophie était au bord des larmes.

    Marie se retourna enfin. Elle effleura la jeune jeune fille d'un regard absent, contourna le bureau, se laissa lourdement tomber dans le fauteuil. Elle ôta ses lunettes, mit un instant son visage entre ses mains , puis se rejeta sur le dossier, les yeux clos. Elle se mit à parler à mi-voix :

    "Seule ? Non, je ne suis pas seule... Ce n'est pas cela être seule ! Être seule, c'est ne plus tressaillir quand le téléphone sonne, c'est ne plus pouvoir se dire : "Et si c'était lui ?", ne plus jeter le premier allo! comme une bouteille à la mer. Bien sûr, il faut répondre à l'étranger comme si de rien n'était, mentir à l'ami qui s'étonne de cette voix blanche. Peut-on lui dire qu'on a le cœur en capilotade, qu'on lui en veut de bloquer la ligne alors que, peut-être...que justement...que sûrement, l'Autre essaie d'appeler ! Être seule, c'est ne plus guetter le facteur, ne plus effeuiller fébrilement le courrier pour reconnaître l'écriture qui vous poignera le cœur ! ... Mais moi, je tressaille toujours ! Je vis toujours ! Moi, je sais qu'il reviendra ! Il entrera chez nous, dans notre maison. Il reconnaîtra les meubles qu'il n'a jamais vus. Le chat se frottera à ses jambes, quêtant une caresse qu'il attend depuis toujours..."

    Sophie, pétrifiée, regardait le visage douloureux de cette femme qui parlait pour elle-même. Elle avait envie de fuir, car ce spectacle d'une âme à nu lui faisait peur et, dans le même temps, elle était fascinée par cette passion absolue.

    Marie s'était tue, immobile. La pièce était dans la pénombre à présent. On n'entendait que le vent chahutant les feuilles mortes.

    Sophie rompit le silence devenu insupportable. Elle murmura :
"Mais, qui attendez-vous ainsi ?
Marie ouvrit les yeux. Elle se sentait terriblement lasse. Qu'est-ce qu'il lui prenait de se raconter ainsi à cette gamine ? Sans retenue, sans pudeur ! Est-ce parce que sa venue avait brisé le cercle magique des souvenirs ? Allons, il fallait se ressaisir, se lever, passer à table...
Mais elle ne bougeait pas, elle ne pouvait pas bouger.
"Hein ? Qui attendez-vous ?"

    Le ton implorant, la fascination qu'elle lisait dans le regard de Sophie la grisaient soudain. Elle allait apprendre à l'enfant de Claudine qu'elle sentait sensible et forte à la fois, elle allait lui apprendre ce que sa mère n'avait jamais voulu comprendre : le désir d'absolu, la passion qui transcende.

    Elle s'entendit répondre :
"L'Être aimé ... Cela te semble ridicule, petite qu'on puisse encore aimer à mon âge ?
- Non, non... Comme je voudrais être aimée ainsi !

    Marie eut un rire désabusé.
- Détrompe-toi, petite. Rares, très rares sont ceux qui peuvent supporter d'être aimés ainsi ! Ce n'est pas si simple de recevoir ; il faut pouvoir donner pareillement, sinon c'est l'esclavage ! A se pencher sur l'absolu, on risque d'y perdre son âme si elle n'est pas bien chevillée au corps. Combien d'êtres sont capables de cet amour-là dans notre société où tout n'est qu'apparence, fuite en avant ?"

    Sophie se rappela les mots de sa mère :
"J'avais mal mais j'étais comme soulagée..."
"-Et vous avez sacrifié votre vie à attendre ainsi ?
- Il s'agit bien de sacrifice ! C'est de l'orgueil, petite, un incommensurable orgueil. Imagines-tu cela : être certaine qu'après des années de séparation, d'oubli, de silence, je lui manquerai tant qu'il reviendra ! Oui, un incommensurable orgueil... qui me permet de survivre ! "

    La voix s'était cassée sur les derniers mots. La nuit avait envahi la pièce. Marie se leva dans l'obscurité, gagna le salon, fit de la lumière. Elle s'était ressaisie.
"Allons, dit-elle d'une voix redevenue ferme. Assez philosophé ! À table !"
La soirée passa avec une rapidité folle. Marie connaissait la plupart des professeurs de Sophie. Elle raconta sur eux une foule de souvenirs, d'anecdotes avec une grande verve et une ironie souvent féroce.

    Elles étaient à présent parfaitement détendues. Elles se sentaient bien ensemble, comme deux vieilles complices.

***

    Bercée par le vent d'automne, Sophie avait dormi d'une traite. A présent, un pâle rayon de soleil filtrant entre les lattes du store, jouait sur le dessus-de-lit bleu nuit. Quelle heure pouvait-il être ? Elle n'entendait pas un bruit dans la maison. Pouvait-elle se lever sans risquer de réveiller Marie ?
Marie !... Elle se remémora la journée de la veille et s'émerveilla d'une rencontre aussi pleine avec une femme extraordinaire qui lui avait donné d'un coup, sa confiance. Comment sa mère avait-elle pu rompre aussi facilement avec une amie de cette qualité ?

    Elle avait envie de rejoindre Marie au plus vite, de ne pas perdre une seconde de la journée qu'elle espérait aussi intense.
Elle se leva, sourit à la vue de son image dans la glace. Marie lui avait prêté un pyjama bien trop court pour elle. Elles avaient ri comme des gamines la veille au soir. Elle jeta sur ses épaules son gilet de laine, poussa la porte avec précaution et jeta un coup d'œil au salon.

    Sur la table, deux bols, une cafetière, des croissants, du beurre et un pot de gelée de coing : Marie était levée.
Sophie se dirigea vers la cuisine ; elle était vide. Vide aussi la salle de bain.
Elle aurait bien appelé mais elle ne savait quel nom employer : Marie ? Cela faisait trop familier, Madame Costerousse ? Trop cérémonieux. D'ailleurs, elle ne devait être très loin, la cafetière était chaude et les deux bols propres. Il suffisait d'attendre quelques minutes.

    Elle attrapa au hasard une revue sur la petite table basse et s'installa devant l'un des bols.

    Elle entendit un miaulement plaintif, insistant, venant du bureau. Le chat avait dû être enfermé par mégarde. Elle frappa.
    Pas de réponse, hormis, à nouveau, cette plainte du chat.
    Sophie ouvrit.

    Marie était entendue sur la moquette. Le combiné du téléphone pendait le long du bureau. Sur le tableau, les quatre lignes en bleu clair du dimanche. La dernière n'était pas terminée : N'oublie jamais... le dernier S était énorme. Marie avait sursauté à la sonnerie du téléphone, échappant la craie, en morceaux au pied du tableau. Elle s'était précipitée.
    Le tressaillement du cœur avait été trop violent cette fois.
    Pourquoi ?
    Qui était à l'autre bout du fil ?

    Le chat, silencieux à présent, se frottait aux mollets de Sophie, tétanisée.
    On n'entendait plus, dans la pièce ensoleillée que le ronron du matou apaisé et le bip-bip-bip lancinant de la communication à jamais interrompue.

par Les Editions Mutine publié dans : Nouvelles & Contes
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Mardi 29 avril 2008
    La Fête du livre à Autun, fin avril, est devenue un événement important dans la vie littéraire bourguignonne. Les membres de l'Association Lire en pays autunois ont, en plus de dix ans, acquis une solide expérience dans l'accueil chaleureux des écrivains "parisiens" et des écrivains et éditeurs bourguignons. Des auteurs choyés, bichonnés, pris en charge pendant les 48 heures par la trentaine de bénévoles souriants et efficaces.


                                            


    Sous les vieilles halles de pierre, là où se tient habituellement le marché, et sous le patio de la Mairie couvert d'une verrière, le public peut rencontrer une centaine d'auteurs, illustrateurs et éditeurs.



    Côte à côte, les deux lauréats du prix du Conseil général de Saône et Loire, Corine Proutau sur le stand des éditions D'un noir si bleu et Laurent Vignat au stand des Editions Mutine.

                                         

    Laurent Vignat présente à une jeune lectrice ses deux romans parus aux Editions Mutine Lignes de rive et  Une saison en campagne.

                                                                          



par Les Editions Mutine
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Lundi 21 avril 2008
    Samedi 19 avril, notre présidente Marie-Thérèse Mutin était reçue par la Librairie Privat à Dijon pour une dédicace de son dernier roman Et la source est tarie où buvaient les troupeaux paru chez un confrère éditeur les Editions de l'Armançon.

    La Librairie Privat bien qu'elle soit la plus grande librairie de Dijon n'en est pas pour autant méprisante avec les petits éditeurs, bien au contraire. Cela est suffisamment rare pour être souligné et apprécié. Une grande proportion de libraires, a fortiori les plus grands, ne travaillent et n'exposent que les locomotives de l'édition à savoir Galli-grass-seuil !!

   Nombreux sont ceux qui sont venus saluer le courage d'une femme politique sans compromissions car c'est bien de cela qu'il s'agit, dans un monde politique où la source du débat, des idées est tarie Marie-Thérèse Mutin, dénote et raconte au travers de son roman, l'engagement politique qui fut le sien, les désillusions qui s'ensuivirent quand, au Congrès de Rennes, en 1990, les militants socialistes comprirent qu'une nouvelle ère politique venait d'éclore : celle des combats de coqs plutôt que des combats d'idées.






    Marie-Thérèse Mutin, face à une fervente lectrice, admirative de l'auteur mais aussi du parcours politique et surtout de l'intégrité que M.Th. Mutin a su garder envers et contre tout.







    Marie-Thérèse Mutin, entourée de trois autres éditeurs bourguignons dont la présence témoigne de la solidarité qui existe entre eux. De droite à gauche : David Demartis des Editions Murmure, Gérard Gautier des Editions de l'Armançon et Eric Boccacio des Editions d'un autre genre.







Et la source est tarie où buvaient les troupeaux
de Marie-Thérèse Mutin

Editions de l'Armançon Prix : 16,50 €
par Les Editions Mutine
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Lundi 21 avril 2008
   
    CE CAFÉ LITTÉRAIRE INITIALEMENT PRÉVU LE 10 MAI EST ANNULÉ ET REPORTÉ À UNE DATE ULTÉRIEURE QUE NOUS VOUS COMMUNIQUERONS DÈS QUE POSSIBLE. VEUILLEZ NOUS EN EXCUSER.

    Nous organisons un café littéraire le Samedi 10 mai de 15h30 à 18h BINGES (dép.21) à l'Atelier-galerie  de l'association Planète-Couleurs 16 rue de Belleneuve.


    Cette initiative est rendue possible grâce à Mr Alain BAL, artiste peintre, propriétaire des lieux et  président de l'association qui nous accueille chaleureusement dans cet atelier-galerie  pour la deuxième fois.

    Le premier café littéraire ayant été un succès en terme d'échanges et de convivialité nous réïtérons l'expérience en espérant bien vous compter parmi nous.

    Nous y parlerons littérature avec Marie-Thérèse MUTIN, Présidente des Editions Mutine mais également auteur, peinture avec Alain BAL et Didier POTOT, artistes-peintres dont vous pourrez découvrir les tableaux dans un cadre chaleureux, coloré, tout en savourant un bon café et des petits fours sucrés.

  

ENTRÉE LIBRE ET GRATUITE

par Les Editions Mutine publié dans : Nos manifestations
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Mardi 15 avril 2008
Roland Laurette était  à Égreville le 12 avril pour la première manifestation de l'anniversaire de la Bibliothèque. Dans ce charmant petit bourg de Seine-et-Marne, à la limite de la Bourgogne et de l'Orléanais, à l'habitat dispersé, la municipalité et des associations dynamiques font vivre une activité culturelle importante, notamment avec  la bibliothèque créée par des bénévoles il y a dix ans.




Roland Laurette, écrivain, homme de grande culture, accueilli par le nouveau maire Mr. Baschet et le conseiller général Mr. Frot, a donc inauguré la série des manifestations par la présentation de son roman Raphaëlle ou l'ordre des choses devant une assemblée certes moins fournie qu'aurait pu l'espérer la bibliothécaire Pascale Mutin (notre secrétaire Mutine) mais d'une qualité d'écoute et de débat qui a ravi le conférencier. Un conférencier passionnant et passionné qui a débattu pendant plus de trois heures avec des lecteurs si emballés qu'ils ont tous acheté et fait dédicacer le livre (pour le plus grand bonheur de l'éditrice Marie-Thérèse Mutin présente également.)







Tandis que Maria Métais, maire-adjointe chargée de la culture, continue la discussion en fond de salle, un jeune lecteur profite de la dédicace pour poser les questions qu'il n'a pas osé énoncer dans le débat public. Et Roland Laurette, toujours aussi disponible et pédagogue répond à cette soif de connaissance.











par Les Editions Mutine
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Vendredi 11 avril 2008
  "Tic-Tac,Tic-Tac" font les minutes qui résonnent dans la grande salle à manger.
    "Coucou-coucou" répondent les heures de la maison de bois suspendue au mur.
    Chaque heure et demi-heure, le Coucou sort de sa pendule pour annoncer aux occupants de la maisonnée au bord de l'eau, que le temps passe.
    Depuis combien de temps est-il là ? Il ne sait plus... Depuis bien longtemps déjà !
Coucou-coucou : c'est un appel aux minutes qui s'égrènent. Jamais il n'a eu envie de s'envoler au loin. Aujourd'hui tout est différent, et dans sa tête de bois le coucou a des pensées bien tristes. Comme à son habitude, il lance son " Coucou" mais le petit oiseau se sent bien seul.
    Avec nostalgie, il se souvient de sa fierté lorsque, par les mains habiles d'un artisan, il avait pris vie. Son premier "Coucou" il l'avait lancé d'une voix claire. Gonflé d'orgueil ! Il était jeune alors. "Je suis le roi du temps" pensait-il.
    Aujourd'hui, il lui semble rythmer la vie des habitants de la maison.
    Coucou-Coucou : chacun s'éveille et un joyeux brouhaha résonne dans toutes les pièces.
Coucou-Coucou : chacun s'assoit à table pour les repas de la journée.
Coucou-coucou : le silence revient, chacun se couche, se laissant emporter par la nuit.
    Mais il en a assez de cette vie en pointillé. Au printemps, alors que la campagne se réveille de son long sommeil hivernal, le coucou se sent tout bizarre. Un instinct étrange lui commande d'ouvrir ses ailes. La porte ouverte à ce renouveau laisse entrer un souffle léger rempli de parfum aux mille nuances. Un rayon de soleil vient frapper doucement le mur où est accrochée la pendule. L'oiseau sent monter en lui une douce chaleur. Il devine une agitation fébrile et perpétuelle. Les arbres reverdissent, gonflés d'une sève toute neuve et forte, prête à nourrir les tendres et jeunes feuilles. Les oiseaux chantent, s'interpellent et préparent les nids douillets pour accueillir les petits à naître. Les papillons multicolores butinent fébrilement chaque fleur du jardin. Les prés se couvrent de boutons d'or, de coquelicots et de pâquerettes pareil à un tapis blanc taché d'or et de sang, se chauffant au soleil. La campagne entière rit à ce renouveau. Le doux glouglou de la rivière arrive jusqu'au Coucou. Comme il aimerait faire partie de toute cette activité pleine de vie !

    Stupeur ! Un matin, tout le monde dans la maison, peut constater la disparition du Coucou. Après son appel de la nuit, l'oiseau de bois a profité du profond sommeil de la maisonnée et, la curiosité dominant la peur, il est sorti de sa pendule. La porte de la cuisine est restée ouverte cette nuit-là, le Coucou se glisse dans l'inconnu. Et voilà notre Coucou tout seul dans le jardin.
Les hautes herbes lui chatouillent les pattes, cela lui fait glousser un drôle de coucou : "Chut, chut, se dit l'oiseau, sinon on va me rattraper et me remettre dans ma cage de bois."

    Le Coucou poursuit sa route à travers le jardin au milieu des primevères en fleur. Il rencontre trois pies. Mais la pie est voleuse et bavarde, tout le monde le sait.
Le coucou continue donc son chemin. Son rêve à lui c'est de rencontrer une mésange. Souvent dans sa maison de bois, il l'entendait chanter et, à chaque printemps, cela l'avait enchanté. "Coucou-Coucou, où vais-je trouver un ami ? " Tout à coup, il sent une chose étrange lui tomber sur la tête. Ploc ! Ploc ! Ploc ! Cela tombe de plus en plus. Mais c'est la pluie ! Elle glisse le long de ses ailes, ses pattes collent au sol boueux. Le ciel lourd et bas est menaçant. Un bruit asourdissant se fait entendre. C'est le tonnerre qui gronde, déchaînant sa colère sur la campagne. L'orage fouette le petit oiseau de bois. Enfin, il peut se réfugier sous le banc de pierre du jardin. Il reste là longtemps, peureux et recroquevillé. Le Coucou a bien froid, lui qui ne connaît que la douce chaleur du poêle. Enfin, aussi soudainement qu'ils étaient apparus, les nuages noirs de colère s'en vont au loin emmenant l'orage avec eux. Le ciel étoilé se remet à rire. Coucou n'ose pas encore sortir de son abri, lorsqu'il entend  le chant ravissant qui lui parvenait parfois depuis la porte de la cuisine. Doucement, il sort de sa cachette. Un rossignol, un rouge-gorge, une mésange et un petit moineau sont là en train de se restaurer. Un geai aux couleurs chatoyantes vient les rejoindre. A cet endroit, l'herbe est tassée, foulée par des générations de bambins. Avec précaution, les enfants traversent le jardin, leurs mains potelées remplies de graine de tournesol qu'ils viennent déposer sur le banc de pierre pour nourrir les oiseaux. Fiers, ils se précipitent dans la cuisine pour surprendre la mésange ou le rouge-gorge picorant leur trésor. Les nez écrasés contre le carreau de la fenêtre, une joie enfantine fait briller leurs yeux d'enfant.

    Coucou est là, au milieu des herbes, tout petit, presque invisible, dans le vert et le brun de la terre.
Coucou-Coucou, appelle l'oiseau de bois.
Personne ne fait attention à lui, chacun piquant d'un coup de bec une graine ou une miette de pain. Coucou-coucou, répète-t-il. La mésange cesse enfin le va-et-vient de son bec et regarde le petit coucou : "Que voulez-vous ? C'est la première fois que l'on vous voit en cet endroit. Voulez-vous partager notre repas ? "
    Avec le printemps, la nature est généreuse : là un insecte, ici un ver de terre et là encore des graines de toutes sortes. Mais le Coucou n'a pas faim ; le bois, pour se nourrir, n'a besoin que de cire. Son petit cœur de bois se met à battre très fort. On fait attention à lui, une sensation de joie, de triomphe l'envahit tout entier. Après ces années passées à compter le temps des autres, son rêve allait se réaliser : il allait chanter ! Dans un souffle, il dit : "Je voudrais chanter comme vous, racontez-moi des histoires du jardin, parlez-moi des oiseaux. Je veux tout savoir ! ". Dans sa précipitation, il n'a pas vu que la mésange secoue sa petite tête bleue d'un air mécontent : " Que dis-tu là, stupide coucou ? Je suis en train de déjeuner et tu me déranges ! Partage notre repas si tu le veux mais ne m'ennuie pas ! Tu es un coucou de bois, jamais tu ne pourras voler. L'idée d'un coucou chantant est bien risible, ils sont si affreux !"
    Un peu étourdi par tant de méchanceté, le Coucou voit  ses espoirs se briser d'un seul coup. Tout triste, au bord des larmes, il reprend le chemin de la maison au bord de l'eau. Soudain dans son petit cœur de bois il se voit prisonnier pour toujours du temps qui passe. "Coucou-coucou, c'est vrai que je suis affreux ! Les habitants du jardin ne veulent pas de moi, je retourne dans ma maison de bois, je ne suis qu'une imitation que les hommes ont enfermée". Il se glisse dans la cuisine, le cœur piétiné.

"Tic-Tac,Tic-Tac" font les minutes qui résonnent dans la salle à manger.

"Coucou-coucou" répondent les heures de la maison de bois suspendue au mur.

    Le Coucou est revenu, le temps suspendu a repris sa course. Des étincelles de joie dans les yeux, la petite Alix tire sa tante par la manche pour qu'elle refasse chanter le Coucou. A chaque apparition, l'enfant bat des mains poussant des cris de bonheur : "Encore, encore !"Et petit à petit, Coucou sent sa tristesse s'envoler, se fondre dans ce plaisir enfantin. Gonflé d'orgueil, il a l'impression d'être vivant à force de chanter les heures.

    Pendant longtemps encore, il lancera son "Coucou", fièrement, pour enchanter les enfants de la maison au bord de l'eau.


Le Coucou qui voulait chanter
de Pascale MUTIN
par Les Editions Mutine publié dans : Nouvelles & Contes
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Lundi 7 avril 2008
GENÈSE DU ROMAN

Conférence faite à l’université de Turin le 1er avril 2008

Roland Laurette s'appuie sur Raphaëlle ou l'ordre des choses, son premier roman, paru aux Editions Mutine


AVANT-PROPOS


1-    Derrière le concept de genèse : le pourquoi et le comment du roman. C’est ce que je vais tenter de décrypter.
-    au travers de mon expérience de romancier ;
-    en m’en tenant à cette catégorie de romans qui ont une ambition littéraire

2-    Mon analyse progressera pas à pas. Avant d’aborder le pourquoi et le comment du roman, j’examinerai au préalable :
-    la question de l’art : pourquoi veut-on être artiste ?
-    de la littérature en général : pourquoi écrit-on ?

3-    Ces préalables examinés, on pourra essayer de comprendre
-    pourquoi le romancier choisit cette forme littéraire plutôt qu’une autre
-    quelle est ma façon de faire un roman




I-    POURQUOI ECRIT-ON DES ROMANS ?

Nécessité de passer par deux autres questions préalables : Pourquoi veut-on être artiste ? Pourquoi écrit-on ? Tant qu’on n’a pas répondu à ces deux questions, on court le risque de réponses mal délimitées. Il s’agit de déterminer ce qui, dans l’écriture de romans, n’est pas commun à l’écriture et à la création esthétique en général.
On écartera d’emblée les « mauvaises » raisons : désir de gloire, désir de fortune, désir d’une vie perçue comme plus attrayante (la fameuse « vie d’artiste ») Ces raisons existent ; elles peuvent être très motivantes. Mais elles sont souvent la cause de désillusions de tous ordres. et Surtout, elles occultent l’essentiel qui nous préoccupe ici.

A-Pourquoi est-on attiré par la création artistique ?
Bien des réponses ont été apportées par les artistes eux-mêmes, les historiens de l’art ou les philosophes.Mon propos est de tenter une explication personnelle, peu explorée jusqu’ici. 
Les mythes permettent de mieux comprendre de quelle façon nos aïeux percevaient le monde dans lequel ils vivaient et ce à quoi ils aspiraient. La mythologie est une mise en ordre des croyances, des représentations du réel. Les mythes trouvent le chemin du récit, deviennent légende ou conte ; ils enrichissent les littératures et continuent de vivre sous forme de rites bien après que leur sens s’est perdu.
C’est pourquoi, interroger les mythes et même leur transcription dans l’œuvre d’art permet de mieux comprendre les moteurs de la sensibilité, de l’imaginaire et de l’action.
Tout ce qui touche à la perception de la condition humaine doit donc être interrogé. De ce point de vue les récits de la Genèse dans la Bible (mais on pourrait analyser aussi les grands mythes fondateurs des autres civilisations) sont précieux pour comprendre comment l’humanité perçoit ce qu’il est convenu d’appeler la condition humaine. Il suffit de se pencher sur la malédiction qui pèse sur Adam et Eve (mortalité, fuite du temps, travail pour vivre, souffrance physique…) Nul mieux que Masaccio n’a traduit cette antique malédiction
Fresque de la Chapelle Brancacci à Florence par Masaccio

 L’intensité dramatique et esthétique de l’œuvre tient au minimalisme des moyens employés et au caractère révolutionnaire de la maîtrise de la perspective. Adam porte sur ses épaules le poids du bonheur perdu ; Eve pleure sur les souffrances à venir. Dans les deux cas, la vie est une gangue. Elle emprisonne l’humanité dans le carcan du temps qui vient de se mettre en marche.

De tous les moyens inventés par l’homme, l’art est celui qui lui donne le plus et le mieux l’illusion de se libérer et de maîtriser son destin. L’art est ce qui vise à l’intemporalité ; qui transcende le quotidien ; qui donne l’extraordinaire sentiment de la légèreté impalpable. La virtuosité – en musique par exemple, mais je pourrais aussi bien choisir la peinture ou la sculpture – relève d’un tour de force qui pourrait évoquer la magie, la victoire sur la matière (vocalises étourdissantes de Cecilia Bartoli, tour de force du Persée de Benvenuto Cellini, mirages des perspectives en trompe-l’œil : perspective Borromini, ou Chiesa San Ignazio à Roma…).
Bref, la thèse que je défends ici est que l’homme crée dans le domaine de l’art pour tenter d’échapper à l’étouffement de la condition humaine.

B- Pourquoi écrit-on ?                                                                                 
      a) Le mot, la phrase, le texte sont les moyens les plus immédiats, les plus rapides et les plus clairs que l’homme ait trouvés pour communiquer avec autrui. On conviendra que les moyens de communication du geste ou du cri sont limités aux messages les plus rudimentaires.
        Qu’y a-t-il dans le langage littéraire d’irréductible aux autres langages ?
    On conviendra d’abord que durant la petite enfance et même pendant la gestation, il y a impégnation par les mots, le rythme des comptines et des berceuses, imprégnation qui se nourrit de la tendresse du geste et de la caresse…Utiliser les mots, c’est donc rechercher le langage magique de l’enfance grâce au texte poétique avec sa musique particulière, sa rythmique. Mais ce n’est pas tout.

     b) Nous nous sentons victimes d’une solitude irréductible due à l’impossibilité de communiquer réellement avec autrui. Le cinéma italien des années 50 et 60 a suffisamment traité de ce thème pour qu’il soit utile d’insister. Les expériences affectives et même sensorielles sont intraduisibles ou en tout cas, nous n’avons aucun moyen de vérifier que nous pouvons les faire saisir à autrui. Cela nous donne le sentiment d’un isolement fondamental et définitif. Même l’expérience amoureuse ne permet pas la fusion à laquelle nous aspirons. Nous sommes prisonniers de nos épidermes. Cette solitude-là, le mythe des androgynes en rend compte (cf. « Le Banquet » de Platon ou le premier récit de la Création dans la Bible : " Dieu créa l’homme à son image…homme et femme, il les créa ").
      La magie des mots (la déclaration d’amour chuchotée à l’oreille…) peut donner l’illusion d’une vraie communion entre les amants et donc vaincre la solitude essentielle de tout être. (C’est ce que j’ai essayé de faire dans certains passages de RAPHAËLLE ou l’Ordre des Choses : lire depuis « quand je suis seule… » à la 2ème ligne de la page 192 jusqu’à « pouvoir m’interdire » page 193).
J’y reviendrai plus loin.

Pourquoi écrit-on des romans ? Ici aussi, on ne parlera que des romans qui ont une ambition littéraire. On laissera de côté tous les autres types de roman et par exemple ceux qu’en français on appelle romans de gare ou romans à l’eau de rose.
La question implique bien entendu toutes les réponses qui précèdent puisque le roman est une œuvre d’art et un écrit.  A ce titre, la virtuosité, la victoire sur le temps et la mort, la recherche de la perfection entrent aussi en ligne de compte.Mais la question du roman, œuvre singulière attend aussi des réponses singulières puisque, même s’il signifie une situation, un contexte, des personnages, un récit comme une pièce de théâtre par exemple, il n’est pas une pièce de théâtre mais une forme délibérément choisie par l’auteur comme différente des autres.
Je ne crois pas du tout que le roman soit comme le prétend Stendhal un miroir que l’auteur promène le long d’un chemin. Il ne tranche pas du vrai ou du faux : il fait des hypothèses d’analyse du réel et c’est déjà beaucoup. Le roman réaliste s’intéresse de façon plus précise au contexte matériel (décor, réalité sociale et historique, etc.) dans lequel évoluent ses personnages. L’ultime étape de cette approche va marquer ce que nous appelons en France le Nouveau Roman et notamment l’œuvre de Michel Butor (cf. La Modification). On débouche sur une littérature de laboratoire parce que le véritable objectif du roman n’est pas de décrire minutieusement le réel visible. En littérature, la peinture du réel ne peut pas être une fin en soi : elle est au service d’autre chose.

a) Le rêve du démiurge
: Le romancier se veut créateur de mondes. Il est, de tous les créateurs, sans doute le plus proche du rêve du démiurge. La créature humaine, victime d’un ordre voulu par un être omnipotent devient à son tour créatrice et maîtresse du monde qu’elle imagine. Le romancier fait ce qu’il veut de ses personnages – du moins le croit-il – il tire les ficelles comme un montreur de marionnettes, il organise des rencontres improbables, et mieux même, il entre dans leur psychisme, pense à leur place, lit dans leurs émotions comme à livre ouvert. C’est avec ce romancier-démiurge que Steinbeck prétend rompre dans « des Souris et des Hommes ». Mais là encore, il s’agit d’une expérience sans lendemain. De la sorte, le romancier a le sentiment de sa toute puissance. Il est souverain absolu.


b) Le nouvel Asmodée 
(cf. LESAGE : "Le Diable Boiteux ")Et parce qu’il est le tout-puissant dans cet univers qui ne dépend que de lui, sa pensée circule entre les êtres qu’il imagine, va de l’un à l’autre sans obstacle. Dès lors, même s’ils sont frustes ou taciturnes, ils ne sont plus séparés par la solitude existentielle qui marque les êtres vivants.Quelque chose circule entre eux qui ne relève même plus de l’échange par les mots. Le roman italien possède de ce point de vue un véritable chef-d’œuvre : Casa d’Altri de Silvio d’Arzo.Presque rien ne s’y dit ni ne s’y passe et pourtant l’essentiel est échangé. Ce type de romancier est créateur de personnages dont l’existence peut être plus marquante et obsessionnelle que des personnages de la vie réelle. Dès lors le lecteur s’intéresse à l’histoire parce qu’elle est celle de ces personnages si attachants et non pas l’inverse qui caractérise les romans médiocres. Dans ces derniers, on  ne s’intéresse au personnage que parce qu’il est un élément d’une histoire perçue comme un rébus.





II- COMMENT ECRIT-ON DES ROMANS ? Quelle est ma façon d’écrire ?

  • Le choix du thème. S’agissant toujours du domaine littéraire. Sur la multitude de sujets qui s’offrent à lui, qu’est-ce qui pousse un romancier à choisir tel thème plutôt que tel autre ? Pourquoi Truman Capote s’intéresse-t-il à ce fait divers qui lui permettre d’écrire « De Sang Froid » ou Kafka imagine-t’il l’histoire fantastique de Grégoire Samsa ?
Je ne puis apporter que la réponse de mon expérience.
Ce que je sais, c’est que tel thème semble m’appeler , me faire signe, exactement comme, chez Proust, tel motif de la Sonate de Vinteuil semble faire des signes d’appel à Swann et à Odette, telle nuance du ciel ou des fleurs de pommiers en Normandie semblent appeler le narrateur. Proust donne comme explication l’appel inconscient de souvenirs oubliés qui dorment dans la mémoire et attendent d’être réveillés. L’explication de Proust est vraisemblable mais peut-être un peu limitative. Le temps ne transmute pas toute épine du souvenir en or pur. Il laisse aussi des échardes. Le temps retrouvé n’est pas seulement une occasion de bonheur. Il peut aussi donner l’illusion que l’on peut effacer, corriger, recommencer ce qui a été une occasion de souffrance.
Prenons l’exemple du roman sur lequel je travaille en ce moment : « Vie d’Alexis » . Ce récit est inspiré par « La Vie de Saint Alexis », un texte du Xième siècle. Alexis vit à la veille de la chute de l’empire romain. Son amour du Christ lui fait rechercher la chasteté et fuir son épouse au soir de ses noces. Il disparaît pendant 17 ans puis revient au palais de son père où personne ne le reconnaît et où on lui offre l’hospitalité sous l’escalier. Alexis est donc pleuré par ses parents qui l’ont à portée de main et de tendresse et ne le reconnaissent pas.
Il y a 40 ans que ce thème m’appelle. Que me dit-il ? Je ne puis faire que des hypothèses. Alexis me dit peut-être la souffrance de ne pas être reconnu pour ce que l’on est, ou croit être, ou voudrait être. Ne pas reconnaître Alexis comme le fils disparu et revenu, c’est le laisser dans la banalité de l’anonymat. Chacun de nous veut être admis comme unique.
  • La stratification : Je n’avance pas dans l’écriture d’un roman avec le plan tout tracé dans ma tête. Certes on a toujours des idées de départ, des idées de développement de l’intrigue. Mais l’expérience montre que, une fois le roman commencé, les trente ou quarante premières pages écrites, les personnages conquièrent leur autonomie, emportent l’auteur lui-même, et semblent décider de leur propre destin.
On avance dans un roman pas à pas, je dirais centimètre par centimètre. Chaque minuscule étape étant représentée par la solution d’un problème, une équation à laquelle il faut apporter une réponse.
Un exemple : les noms.
Celui de Raphaëlle d’abord. Il me fallait un prénom en –elle, car j’avais dans la tête, le jeu sur –elle/-aile. Il me fallait en outre un prénom dont la première partie permette un jeu de mots un peu vulgaire, un jeu de mots de cour de récréation. Rapha- , rafia, ratafia…Il fallait en outre un prénom qui ait des résonnances mystiques. Raphaël comme l’archange…
Même chose pour le nom de famille. La présence de la rivière me renvoyait aux mythes et légendes païens des dragons et autres animaux fabuleux et donc aux vainqueurs de ces monstres, les saints dont la légende fait des fondateurs du christianisme. Ainsi, Saint-Hilaire, l’un des évangélisateurs de la Gaule… Ainsi aussi Saint-Georges qui donne son nom au héros et donne l’occasion d’imaginer telle ou telle scène : la victoire sur le bouc, la victoire sur le brochet…(lire depuis : « j’épousais exactement les mouvements de l’eau » ligne 3 de la page 33 jusqu’à « fierté bouleversante » Page 34).

  • La question du dénouement
Ce qui était envisagé dès le départ : Le héros serait un homme de l’impuissance et de l’échec. Pourquoi ?
La plupart des héros sont marqués par une aspiration vers le haut. Le mythe d’Icare dit bien cette volonté de délivrer ce qui en soi aspire à s’élever
      -dans sa vie sociale
      -dans sa vie amoureuse
      -dans sa vie quotidienne (lire ici le texte page 207 depuis « je n’ai hésité… » jusqu’à « s’envoler un jour. » page 208)

      Mais le héros se heurte à l’opposition des forces contraires. Comme dans la tragédie, quoi qu’on fasse. Comme dans la vie où le déclin est inéluctable.
Le drame, c’est l’espérance : c’est par elle que vient la souffrance. Sans désir, pas d’action mais pas de frustration non plus. Le grand tournant de la vie rurale se produit au moment où le paysan passe du sentiment d’une vie immobile et immuable à celui d’un changement possible. En France, la crise de la vigne est l’un des moteurs de cette évolution.
Au départ, donc, mon roman reposait sur un héros qui aspirait à s’élever mais qui était voué à l’impuissance à cause de la noirceur de sa personnalité.
Je l’ai déjà dit : très rapidement, Georges va échapper à son auteur. Sans devenir un héros entièrement positif, il devient quelqu’un auquel on peut s’attacher malgré ses défauts. Son échec va s’imposer à lui parce qu’il est dans une situation qui le maintient la tête en bas. Je pense ici au Sacrifice d’Isaac peint par Caravaggio et qui est exposé au musée des Offices à Firenze. L’impuissance s’impose malgré l’énergie et la violence du héros. L’amour est la métaphore et la manifestation de ce drame. La femme aimée est belle, riche, brillante, socialement inaccessible. Pour qu’il y ait suspens, il faut qu’il y ait une chance de réussite. D’où la présentation de Raphaëlle en victime possible. Est-elle prisonnière ? Seul Georges en est convaincu. Seul, il peut la sauver et donc la conquérir.
Mais, dans la vraie vie, il n’y a pas de miracle romanesque. D’où le château, le mystère ambigu, les longues nuits d’attente, le rival (lui-même rêvé ou réel. Il n’est peut-être que l’incarnation des rêves, la métaphore des métamorphoses désirées . (Lire page 286 depuis « J’étais comme écrasé » jusqu’à « le monde était mort ».)
A partir de là : quelle issue au roman ? Georges entrera-t-il dans le château pour délivrer Raphaëlle ? Peut-il entrer ? Peut-il épouser celle qu’il aime ? Si oui, pour quel type de vie ? Et d’ailleurs, plus de vingt ans après, qu’est devenue la petite fille aux yeux bleus ?
L’erreur aurait été de la rendre palpable, concrète. La réponse, c’est qu’il n’y a pas de réponse, ni de certitude.. Le seul dénouement possible, c’est la punition. La punition d’avoir rêvé, d’avoir cru que les noms sont des signes, que les éléments du réel peuvent être des mythes annonciateurs d’avenir. Il n’y a pas de sens de l’histoire et pas davantage de sens des histoires individuelles. Pas de sens, pas de signe, pas de miracle qui vienne contredire l’ordre des choses. L’ambiguïté du réel ne cache aucun sens favorable. ( Lire page 54 depuis « Aile évoquait tout cela » jusqu’à « avec nous »)
La seule liberté du héros, c’est le cri, la protestation, le choix du moment où l’on tire sa révérence. C’est aussi, la lettre à la mère incarnation de l’ordre des choses et dont le non amour a enfermé Georges dans ses échecs.
La seule issue possible, c’est l’enfoncement dans la terre.

 Alors, pourquoi écrire ? il faut reposer la question ?
L’écrivain est, malgré tout faiseur de miracles : il redonne vie à ce qui sans cesse s’enfonce dans le passé. D’où le choix de lieux importants dans ma vie. RAPHAËLLE est l’occasion d’évoquer ma Gascogne natale ; le roman suivant « LA FAUTE DE PERSONNE » se déroule dans un cadre auquel je suis attaché par la femme que j’aime.
Il y a un bonheur de retrouver le temps en effet. Proust l’a dit avant moi. Mais cela ne suffit pas. Il y aurait une multitude d’instants à sauver. Pourquoi choisir ceux-ci, plutôt que ceux-là ? On choisit les instants porteurs de sens, porteurs d’essence. Il y a aussi, dans mon cas, le sentiment de retrouver « les miens », ceux de qui je descends et qui ont fait vivre les lieux où j’ai vécu. Je les fais vivre à mon tour.




III – L’ECRITURE

  Encore une fois, je ne parle que pour moi.
La pâte romanesque se pétrit de trois éléments : le souvenir, le travail documentaire et l’imagination.
  • Le souvenir : La mémoire est pleine d’éléments qui fournissent comme l’alphabet du récit et de la description : prenons un exemple. Dans RAPHAËLLE, un lieu joue un rôle très important. Il s’appelle la Chambre des Nymphes. Son nom vient d’un plafond de bois peint représentant toute une série de portraits de jeunes femmes du dix-septième siècle. Ce plafond existe quelque part dans un château du sud du Massif central. Mais ce n’est pas tout. Les murs de cette pièce m’ont été inspirés par ceux qui ornent un salon du Palazzo Colonna à Roma. Même chose pour la Draga, racine extraordinaire qui traverse un plafond de roche, une grotte et vient puiser sa nourriture dans l’eau de la rivière. Cette racine existe dans une série de grottes françaises, etc.
  • Le travail documentaire : je suis un visuel. J’ai besoin de me représenter le plus exactement possible les choses dont je parle. Ainsi, pour les problèmes de la vigne à la fin du dix-neuvième siècle, les gens qui vivaient à ce moment-là, dans ce village-là, j’ai été amené à des recherches historiques  et démographiques importantes. C’est encore plus vrai pour l’histoire d’Alexis qui se déroule à la fin du quatrième siècle à Rome et en Asie Mineure.
Ce qui vaut pour l’évocation du réel, vaut aussi pour le vocabulaire. J’ai la manie du terme exact, chronologiquement opportun.
  •  L’imagination : La recherche documentaire n’est qu’un moyen de se libérer du carcan du réel. A partir du moment où j’en sais assez sur le contexte, je l’oublie,  je ne suis plus prisonnier de rien. J’ai déjà dit que le personnage échappe à l’auteur. De la même façon, la réalité évoquée se pare de multiples facettes, se complexifie, se colore à l’infini. Pour choisir ce qui me convient le mieux, il m’arrive souvent à la promenade, en voiture ou ailleurs de rouler des images et des mots dans ma tête comme Démosthène roulait des cailloux dans sa bouche et de trouver ainsi ce qui me semble le mieux adapté. Mais   surtout, il faut bien saisir le phénomène suivant.                                          
Flaubert disait : « Madame Bovary, c’est moi ! » A sa place j’aurais dit : « Je suis devenu Madame Bovary ». Cela change complètement la perspective. Quand j’écris, je n’attire pas mon personnage à moi mais le contraire. Je me sens aspiré par lui (ou elle) ; je deviens lui ; je me mets à penser, à sentir comme lui. Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut faire autrement dans la mesure où on crée des personnages différents. Si on les ramène tous à soi, comment fait-on pour les distinguer ?
 L’aboutissement de cette aspiration-fusion, c’est une sorte de dédoublement et même une démultiplication de soi. Quand ce processus est bien engagé, se produit alors un phénomène étrange que je ne puis définir autrement qu’en évoquant la transe. Pour me faire comprendre, je prends la métaphore du surfeur qui se sent soulevé par la vague et vit une sorte de fusion avec l’élément qui le transporte. Il connaît, j’imagine, à ce moment-là, une sorte de plénitude, de bonheur absolu. Il y a quand j’écris, des moments semblables où je suis emporté par l’écriture, ne contrôlant plus rien, écrivant automatiquement comme si les mots m’étaient dictés de l’extérieur, n’utilisant la ponctuation que comme une sorte de respiration. Tout signe annexe (la ponctuation traditionnelle, les signes du discours direct…) m’est une gêne et je le supprime. L’aspiration est devenue inspiration. Je me sens transporté et pleinement heureux, comme le surfeur, en état de communion absolue avec le monde des rêves (lire page 56 depuis : « et elle alors, sans que j’eusse imaginé » jusqu’à « ne pourrait apaiser » page 57). Bien sûr, il est impossible de tenir ce mode d’écriture en permanence. Le lecteur n’y résisterait pas : il lui faudrait rester en apnée, comme l’auteur. .  Ici, je repose pour la troisième fois le question : pourquoi j’écris ? J’écris dans l’attente de ces moments-là.
par Les Editions Mutine publié dans : La Genèse du Roman: conférence par Roland LAURETTE
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Vendredi 14 mars 2008
Bernard CHATELET

Interprétera des nouvelles extraites de son recueil  à paraître en octobre 2008 aux Editions Mutine :

  • Le Samedi 24 mai 2008 à 20h30 à la Maison communale de JOURNANS.
En mémoire d'Eloïse et On a retrouvé Leprince, dans le cadre de la soirée Broc'n'Book organisée autour du thème de la Nouvelle en littérature.





Roland LAURETTE

Roland Laurette sera présent :
  • Le Samedi 17 mai à la Librairie du Bugue (DORDOGNE)

  • Date non déterminée : Symphonie des saveurs : des vins, des mets et des
    mots. Restaurant Le Viscos à Saint-Savin (Hautes Pyrénées)

  • Le Samedi 27 septembre et Dimanche 28 septembre au Salon du Livre "Livres en Vignes" au Château du Clos de Vougeot (dép.21)
  • Le Lundi 30 mars 2009: La Crise de la vigne à la fin du XIXème siècle
    (Saint-Laurent du Var)

  • Début 2009: Musée du Vin à Paris: La Crise de la Vigne à la fin du
    XIXème siècle




     

Marie-Thérèse MUTIN

Actualité chargée pour notre Présidente qui présentera l'activité des Editions Mutine et également son dernier roman paru chez un confrère éditeur Et la source est tarie où buvaient les troupeaux aux Editions de l'Armançon.


  • Le Vendredi 16 mai à partir de 16h30 à la Librairie du musée Rue du Maréchal Leclerc à CHATILLON (dép.21)

  • Le Samedi 24 mai à 14h à la Bibliothèque de CHAIGNAY  2 rue du Presbytère 21120 (près d'Is-sur-Tille)
  • Le Mercredi 27 mai à partir de 18h30 à la Librairie À Fleur de mots Rue Anatole Hugot à MONTBARD (dép.21)

  • Le Vendredi 30 mai à 20h à la médiathèque de GENLIS (dép.21)
  • Le Samedi 14 juin au salon du Livre de JALIGNY-sur-BESBRE (dép.03) à partir de 15h

  • Le Dimanche 13 juillet au salon du Livre de FONTAINE FRANCAISE (dép.21)

  • Le Samedi 27 septembre et Dimanche 28 septembre au Salon du Livre "Livres en Vignes" au Château du Clos de Vougeot (dép.21)








Laurent VIGNAT

Fera une lecture de quelques passages de son dernier roman Une saison en campagne :

  • Le Samedi 17 mai à 17h30 à la Librairie La Mandragore 3 rue des Tonneliers à CHALON/SAÔNE (dép.71)


Est invité par le Club de lecture de Genlis pour parler de son premier roman Lignes de rive :
  • Le Vendredi 30 mai à 20h à la médiathèque de GENLIS (dép.21)



par Les Editions Mutine publié dans : Calendrier : nos auteurs dédicacent
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Vendredi 7 mars 2008
   




  

   J’étais encore enfant. Je gardais le bétail dans le champ de l’Abbadie. Et soudain, un cri a brutalisé le silence, si aigu et si grave en même temps que j’en fus effrayé. Et que même les bœufs et le chien levèrent  la tête. Ce cri n’était pas celui que la buse lance à la fontanelle du ciel. Ni celui que la fermière renvoie pour l’effrayer, conjurer le danger et alerter les clouques, qu’elles rassemblent leurs couvées. C’était encore moins le cri d’un enfant qui joue à faire peur.

    Il venait du coteau d’en face. Du seul endroit possible : à Guigne. Un second avait suivi quelques instants plus tard, plus terrifiant d’être comme étouffé.
    Au village, les voisines déjà s’interrogeaient. Elles évoquaient la pauvre Marceline et l’affreuse vie que lui faisait mener son grand fou de fils, Joseph, lou Hòu.
    Et c’est bien d’eux qu’il s’agissait.
    Rentrant à la ferme après le travail aux champs, Marceline avait cherché son fils. Tu es là Joseph ? Pas de réponse. Elle ne s’était pas autrement inquiétée. Puis ce silence avait commencé à lui peser. Elle avait appelé dans les escaliers en direction du grenier. La souillarde, les chambres étaient désertes.
    Dehors, la lumière du jour semblait avoir viré, changé de nature comme un vin devient amer sans qu’on sache pourquoi. Il y avait dans l’air un détraquement sournois des choses. Marceline s’était sentie regardée avec malveillance.
    Chaque fois qu’elle passait dans le vestibule son regard s’accrochait au départ d’escalier ouvragé, décoré de motifs floraux et de deux cœurs. En bas une date avait été sculptée 1831, le mariage de ses parents, un jour de bonheur peut-être, de foi en demain sans doute, on inscrit 1831 sur un pilastre et on croit maîtriser l’avenir. On jette en forme de pari des chiffres vers le futur, comme on jette dans un champ labouré et finement bareyté, des poignées de froment ; et les chiffres s’envolent pour germer, préparer les moissons, et Marceline, machinalement, répétait 1831, sans y penser comme elle aurait dit son rosaire, j’ouvre cette porte 1831, je passe à la souillarde 1831 il n’est pas là, il n’est pas davantage dans sa chambre, les marches craquent 1831, 1831, je suis sur le palier 1831, je redescends, je vais dans la basse-cour 1831. 1831 comme le tic- tac de la pendule ou le sang dans les veines, les oreilles…
    Personne aux étables. Elle avait malgré elle jeté un œil vers la mare où les canards n’étaient pas plus agités que d’habitude. Elle avait grimpé à l’échelle de la fenière. Tu es là ? Mais sa voix portait de moins en moins comme si elle-même se recroquevillait, dans la crainte d’éveiller quelque chose, mais quoi, sinon le malheur ?
    Pourquoi avait-elle évité jusque-là la grande porte du chai, entr’ouverte pourtant. Savait-elle déjà que les autres pistes explorées n’étaient que des moyens de dilation pour gagner du temps sur la fatalité ?
    Elle avait tiré le vantail sombre en tremblant. Ou plutôt en renâclant. Tu es là avait-elle murmuré, supplié à mi-voix, avant même d’entrer dans la pénombre, attendant, la porte maintenant ouverte, que ses yeux s’habituent à l’obscurité 1831, souhaitant que ce soit le plus long possible, regardant vers des recoins futiles, espérant malgré tout le retrouver ivre au pied d’un tonneau, puis pénétrant plus avant et sachant déjà, sachant depuis toujours, depuis le premier cri de la naissance, qu’elle touchait au rendez-vous de l’autre cri, d’une horreur à une autre, d’une délivrance à une autre, sachant qu’en levant légèrement la tête, son regard allait rencontrer 1831 ce qu’il devait forcément rencontrer, ces deux pieds qui se balançaient légèrement à quelques empans du sol.
    C’est alors qu’elle avait crié ou plutôt libéré ce cri qu’elle portait en elle depuis toujours, qui mûrissait en elle, attendant d’être mis au monde qu’il traversait maintenant de sa monstrueuse acuité, explosion de sang versé, fausse-couche éruptive qui ensanglantait sa  bouche et affaissait ses flancs. 
    Ce cri avait cisaillé sa gorge et transpercé l’espace jusqu’à moi. J’avais su alors qu’il était la marque du malheur et quelque chose en moi s’en était réjoui de la même jouissance que j’éprouvais quand un rouge-gorge palpitait encore dans ma main après avoir été abattu par ma fronde. Et plus tard, quand j’avais appris la réalité du drame, mon imagination en avait fébrilement élaboré tous les détails.
    Marceline, un bref instant interdite, le corps tétanisé autour de la bouche béante, les mains plaquées sur son giron, s’était précipitée vers les jambes de son fils essayant désespérément de soulever 1831 ce corps ballant comme s’il s’était agi de le dépendre d’un croc de boucher. Devant l’inanité de la tentative, elle avait poussé le second cri où se mêlaient le désespoir et la rage de l’impuissance. Elle avait alors en hâte grimpé à l’échelle appuyée contre la poutre balbutiant qu’est-ce que tu as fait comme s’il pouvait encore l’entendre si elle pouvait encore le gronder comme quand il avait commis l’une de ses folies, versé la soupe du jour à la mangeoire des vaches ouvert les lapinières mis le feu au pailler. Qu’est-ce que tu as fait encore disait-elle qu’est-ce que tu as fait ? Mais ses mains tremblantes incapables de défaire le nœud coulant  elle n’avait eu que l’horreur de ce visage déjà bleu, la langue pendante les yeux grands ouverts, qu’elle avait évité de regarder jusque-là et qui ne la quitterait plus. Et descendant maintenant l’échelle répétant qu’est-ce que tu as fait. 
    Au sol elle avait tourné un instant sur elle-même, appelé au secours, un appel inaudible celui-là. Et devant la désespérante basse-cour étrangère à son malheur, disant à elle-même maintenant comme une litanie venez vite venez vite, elle avait couru de ses vieilles jambes devenues aériennes, floconneuses, ses pieds à petits pas rapides effleurant à peine le sol, vers la ferme la plus proche – à Marty – chez les Pandellé avec qui elle était fâchée depuis longtemps à cause de Joseph sans doute ou d’autre chose peut-être mais avec qui se fâcher sinon avec ses voisins, oubliant, effaçant le passé, blanche, sans souvenir sans autre idée que de dépendre le fou, venez vite venez vite, elle était arrivée dans la cour de Marty où l’on avait entendu ses deux cris et où l’on s’interrogeait sur eux sans bienveillance. Et elle, venez vite venez vite, et, comme dans un tourbillon, sans rupture sans arrêt repartant en sens inverse et eux happés sans doute par son mouvement, aspirés par l’air léger qu’elle déplaçait incapables de résister à tant d’absolue nécessité, de douceur désespérée et sans réplique, laissant là leur hargne et leur rancune l’avaient suivie en silence chacun se taisant elle aussi d’ailleurs occupée seulement à les haler dans son sillage et parvenue au chai, sans leur laisser le temps de la surprise, de l’émoi ou de la répulsion elle les avait poussés vers l’échelle aidez-moi à le descendre. Tout avait suivi dans le désordre Jean-Marie monté sur une comporte renversée, Irma sur l’échelle, et le silence, seulement le bruit des vêtements froissés les grincements de l’échelle. Le corps supplicié redescendu par la corde qui l’avait étranglé avait touché le sol, exhalant au dernier moment comme un dernier soupir. La mère l’avait recueilli dans ses bras contrainte de s’asseoir  par terre  sous le poids de ce fils mort… Et reprenant à mi-voix avec tellement de tendresse qu’est-ce que tu as fait puis pourquoi tu as fait cela. Qui montrait qu’elle commençait à accepter l’inacceptable. Et les deux voisins, Jean-Marie et Irma, les bras ballants à côté d’elle ne sachant quoi dire ni que faire.


    Si tu me trouvais mort, moi, pousserais-tu le même cri que Marceline ? Crierais-tu seulement ?

par Les Editions Mutine publié dans : Les bonnes feuilles !
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