Extrait d’Une saison en campagne de Laurent VIGNAT qui illustre bien la phrase d’Armand GATTI mise en
exergue :
« Un des grands assassins de la langue est la langue politique. »
(Olivier Saillie mène une liste aux élections municipales de Gargy)
Olivier Saillie : Bon, alors, je profite d’avoir la parole pour vous présenter Luc, Luc Chataigne, et qui va nous aider à mettre en forme ce que Julien a appelé une « plate-forme
programmatique ». Alors, Luc, tu as vingt-sept ans, tu es diplômé de « sciences po. » Paris et tu es aussi titulaire d’un master II en stratégie de communication politique… Bon, je vais le
dire, je peux vous le confier, Luc, tu as tenté l’an passé l’ENA et je crois que tu as échoué de quelques points à l’oral… Bon, c’est pas dramatique, moi aussi j’avais loupé jadis l’internat, tu
vois, ça n’empêche pas d’être heureux... Alors j’ai invité Luc ce soir, tout comme Valère que vous connaissez tous, je crois, pour donner un tour original, inédit, presque subversif à ma
campagne… Je te connais depuis une petite année. Nous nous sommes rencontrés à l’occasion du colloque organisé par le Sénat et qui réunit tous les ans les maires de France, à la Défense. Je m’y
étais rendu pour remplacer Pavoitier – le maire n’est guère amateur de ce style de réunions où il faut réfléchir… En tant que chercheur, Luc avait donné une conférence intitulée, je crois – tu
m’arrêtes si c’est pas ça – to catch/to hear. Excusez mon accent… Frapper/écouter, c’est bien ça, Luc ?… Tu y exposais, entre autres choses, une nouvelle façon de faire de la politique. Cette
conférence m’a beaucoup impressionné ; elle m’a inspiré, entre autres, mon petit scandale au conseil municipal… Vous voyez, hein, je rassure Henri, c’ était pas un coup de démence qui m’a pris…
J’ajoute, puisque je rends à mes Césars ce qui leur appartiennent, que ma petite « provoc » m’a aussi été inspiré par le délicieux « happening » de Valère avec Gabriel Conche, hein, vous vous en
souvenez ?… Bon, j’en ai assez dit. Luc, je te laisse la parole. Peux-tu présenter, s’il te plaît, à mon équipe, qui est dorénavant la tienne, les principes du to catch/to hear.
Luc Chataigne. – Je te remercie, Olivier. Bonsoir, donc…
Tous. – Bonsoir !
Luc Chataigne. – Sachez d’abord que je me réjouis de me trouver parmi vous ce soir, de voir votre implication, votre enthousiasme à l’orée de cette campagne municipale… Je me
réjouis aussi de pouvoir passer trois mois dans ce village si joli, qui me change du gris parisien…, qui me permettra, j’en suis sûr, d’avaler la pastille un peu amère de mon échec à l’ENA…
Bien, mener campagne…
To catch / to hear : la dialectique…
To catch, d’abord. Frapper, heurter, le choc, percuter l’opinion par un acte inédit, stupéfiant et, autre pan de la dialectique, la non-action, car tel est mon concept-force : mener
une campagne, c’est d’abord… ne pas la mener…
Oui, paradoxe...
La non-action est déjà une action. Ce que j’entends par là, en termes de stratégie électorale, c’est que le candidat, avant d’être un actant… doit être un tympan. J’insiste bien : un
tympan. Le to hear de la dialectique…
Oui, le tympan : c’est-à-dire cette minuscule et si frêle membrane qui nous permet de capter auditivement le monde, ce fragile organe contactologique qui nous restitue la rumeur d’un
électorat…
Le choc a eu lieu. Olivier, tu as su construire une attente palpitante… Et c’est par notre silence écoutant que nous allons récolter, cueillir ces palpitations, ces désirs, ces besoins, ces
demandes…
Faire campagne, chers amis, c’est d’abord un long recensement, le recensement réflexif des attentes, qui formera ensuite le substrat de notre programme et les modalités de notre campagne...
Oui, sachez-le, il est révolu le temps des propositions clefs en main, des grilles réductrices de solutions plaquées sur des problèmes sociétaux ! L’homo politicus, juché sur une estrade,
derrière son pupitre en plexiglas, égrainant des performatifs inefficients est un… anachronisme grossier !
Oui, la postmodernité politique se traduit d’abord par une primitive virginité idéologique… Le ou la politique doit accueillir, être une matrice la plus large et immaculée possible, prête à
accueillir en son creux les décharges revendicatives du peuple, un vagin en sorte, oui, il faut le dire… Et c’est de cette soupe grossière, après de longues heures passées à la tamiser, à
l’épurer, que doit naître la Parole, la Parole nouvelle du Politique…
Et cette Parole, chers amis, sera aussi, dans sa forme, profondément neuve. C’est-à-dire ouverte, métaphorique, large, loin de toute normativité, débarrassée de ces vilains grumeaux que sont les
« il-faut-que-y-a-qu’-à »… Et je me réjouis, à ce propos, que se trouve adjoint à notre équipe un poète… Car cette nouvelle politique a besoin de poésie. La Parole politique doit être belle à
entendre, chaleureuse, rythmée comme un beau slam ; l’auditeur, le militant, le citoyen doit s’y sentir bien, en sécurité, bercé par elle, caressé, rasséréné…
Olivier Saillie. – C’est bien pour ça que je t’ai engagé, Valère. Hein, Valère ?
Henri Fabre. – Euh, faudrait tout de même pas faire trop sophistiqué, Olivier. On est à Cargy, quatre mille cinq cents habitants…
Olivier Saillie. – Mais justement, ce sera un formidable terrain d’expérimentations politiques. Qu’en dis-tu, Valère ?
Valère Prindel, attentif, tympan mobilisé, retranscrit le plus fidèlement possible toutes ces paroles, mémorialise, se tait, attend la suite…
Il réfléchira plus tard.
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