Vendredi 11 avril 2008
  "Tic-Tac,Tic-Tac" font les minutes qui résonnent dans la grande salle à manger.
    "Coucou-coucou" répondent les heures de la maison de bois suspendue au mur.
    Chaque heure et demi-heure, le Coucou sort de sa pendule pour annoncer aux occupants de la maisonnée au bord de l'eau, que le temps passe.
    Depuis combien de temps est-il là ? Il ne sait plus... Depuis bien longtemps déjà !
Coucou-coucou : c'est un appel aux minutes qui s'égrènent. Jamais il n'a eu envie de s'envoler au loin. Aujourd'hui tout est différent, et dans sa tête de bois le coucou a des pensées bien tristes. Comme à son habitude, il lance son " Coucou" mais le petit oiseau se sent bien seul.
    Avec nostalgie, il se souvient de sa fierté lorsque, par les mains habiles d'un artisan, il avait pris vie. Son premier "Coucou" il l'avait lancé d'une voix claire. Gonflé d'orgueil ! Il était jeune alors. "Je suis le roi du temps" pensait-il.
    Aujourd'hui, il lui semble rythmer la vie des habitants de la maison.
    Coucou-Coucou : chacun s'éveille et un joyeux brouhaha résonne dans toutes les pièces.
Coucou-Coucou : chacun s'assoit à table pour les repas de la journée.
Coucou-coucou : le silence revient, chacun se couche, se laissant emporter par la nuit.
    Mais il en a assez de cette vie en pointillé. Au printemps, alors que la campagne se réveille de son long sommeil hivernal, le coucou se sent tout bizarre. Un instinct étrange lui commande d'ouvrir ses ailes. La porte ouverte à ce renouveau laisse entrer un souffle léger rempli de parfum aux mille nuances. Un rayon de soleil vient frapper doucement le mur où est accrochée la pendule. L'oiseau sent monter en lui une douce chaleur. Il devine une agitation fébrile et perpétuelle. Les arbres reverdissent, gonflés d'une sève toute neuve et forte, prête à nourrir les tendres et jeunes feuilles. Les oiseaux chantent, s'interpellent et préparent les nids douillets pour accueillir les petits à naître. Les papillons multicolores butinent fébrilement chaque fleur du jardin. Les prés se couvrent de boutons d'or, de coquelicots et de pâquerettes pareil à un tapis blanc taché d'or et de sang, se chauffant au soleil. La campagne entière rit à ce renouveau. Le doux glouglou de la rivière arrive jusqu'au Coucou. Comme il aimerait faire partie de toute cette activité pleine de vie !

    Stupeur ! Un matin, tout le monde dans la maison, peut constater la disparition du Coucou. Après son appel de la nuit, l'oiseau de bois a profité du profond sommeil de la maisonnée et, la curiosité dominant la peur, il est sorti de sa pendule. La porte de la cuisine est restée ouverte cette nuit-là, le Coucou se glisse dans l'inconnu. Et voilà notre Coucou tout seul dans le jardin.
Les hautes herbes lui chatouillent les pattes, cela lui fait glousser un drôle de coucou : "Chut, chut, se dit l'oiseau, sinon on va me rattraper et me remettre dans ma cage de bois."

    Le Coucou poursuit sa route à travers le jardin au milieu des primevères en fleur. Il rencontre trois pies. Mais la pie est voleuse et bavarde, tout le monde le sait.
Le coucou continue donc son chemin. Son rêve à lui c'est de rencontrer une mésange. Souvent dans sa maison de bois, il l'entendait chanter et, à chaque printemps, cela l'avait enchanté. "Coucou-Coucou, où vais-je trouver un ami ? " Tout à coup, il sent une chose étrange lui tomber sur la tête. Ploc ! Ploc ! Ploc ! Cela tombe de plus en plus. Mais c'est la pluie ! Elle glisse le long de ses ailes, ses pattes collent au sol boueux. Le ciel lourd et bas est menaçant. Un bruit asourdissant se fait entendre. C'est le tonnerre qui gronde, déchaînant sa colère sur la campagne. L'orage fouette le petit oiseau de bois. Enfin, il peut se réfugier sous le banc de pierre du jardin. Il reste là longtemps, peureux et recroquevillé. Le Coucou a bien froid, lui qui ne connaît que la douce chaleur du poêle. Enfin, aussi soudainement qu'ils étaient apparus, les nuages noirs de colère s'en vont au loin emmenant l'orage avec eux. Le ciel étoilé se remet à rire. Coucou n'ose pas encore sortir de son abri, lorsqu'il entend  le chant ravissant qui lui parvenait parfois depuis la porte de la cuisine. Doucement, il sort de sa cachette. Un rossignol, un rouge-gorge, une mésange et un petit moineau sont là en train de se restaurer. Un geai aux couleurs chatoyantes vient les rejoindre. A cet endroit, l'herbe est tassée, foulée par des générations de bambins. Avec précaution, les enfants traversent le jardin, leurs mains potelées remplies de graine de tournesol qu'ils viennent déposer sur le banc de pierre pour nourrir les oiseaux. Fiers, ils se précipitent dans la cuisine pour surprendre la mésange ou le rouge-gorge picorant leur trésor. Les nez écrasés contre le carreau de la fenêtre, une joie enfantine fait briller leurs yeux d'enfant.

    Coucou est là, au milieu des herbes, tout petit, presque invisible, dans le vert et le brun de la terre.
Coucou-Coucou, appelle l'oiseau de bois.
Personne ne fait attention à lui, chacun piquant d'un coup de bec une graine ou une miette de pain. Coucou-coucou, répète-t-il. La mésange cesse enfin le va-et-vient de son bec et regarde le petit coucou : "Que voulez-vous ? C'est la première fois que l'on vous voit en cet endroit. Voulez-vous partager notre repas ? "
    Avec le printemps, la nature est généreuse : là un insecte, ici un ver de terre et là encore des graines de toutes sortes. Mais le Coucou n'a pas faim ; le bois, pour se nourrir, n'a besoin que de cire. Son petit cœur de bois se met à battre très fort. On fait attention à lui, une sensation de joie, de triomphe l'envahit tout entier. Après ces années passées à compter le temps des autres, son rêve allait se réaliser : il allait chanter ! Dans un souffle, il dit : "Je voudrais chanter comme vous, racontez-moi des histoires du jardin, parlez-moi des oiseaux. Je veux tout savoir ! ". Dans sa précipitation, il n'a pas vu que la mésange secoue sa petite tête bleue d'un air mécontent : " Que dis-tu là, stupide coucou ? Je suis en train de déjeuner et tu me déranges ! Partage notre repas si tu le veux mais ne m'ennuie pas ! Tu es un coucou de bois, jamais tu ne pourras voler. L'idée d'un coucou chantant est bien risible, ils sont si affreux !"
    Un peu étourdi par tant de méchanceté, le Coucou voit  ses espoirs se briser d'un seul coup. Tout triste, au bord des larmes, il reprend le chemin de la maison au bord de l'eau. Soudain dans son petit cœur de bois il se voit prisonnier pour toujours du temps qui passe. "Coucou-coucou, c'est vrai que je suis affreux ! Les habitants du jardin ne veulent pas de moi, je retourne dans ma maison de bois, je ne suis qu'une imitation que les hommes ont enfermée". Il se glisse dans la cuisine, le cœur piétiné.

"Tic-Tac,Tic-Tac" font les minutes qui résonnent dans la salle à manger.

"Coucou-coucou" répondent les heures de la maison de bois suspendue au mur.

    Le Coucou est revenu, le temps suspendu a repris sa course. Des étincelles de joie dans les yeux, la petite Alix tire sa tante par la manche pour qu'elle refasse chanter le Coucou. A chaque apparition, l'enfant bat des mains poussant des cris de bonheur : "Encore, encore !"Et petit à petit, Coucou sent sa tristesse s'envoler, se fondre dans ce plaisir enfantin. Gonflé d'orgueil, il a l'impression d'être vivant à force de chanter les heures.

    Pendant longtemps encore, il lancera son "Coucou", fièrement, pour enchanter les enfants de la maison au bord de l'eau.


Le Coucou qui voulait chanter
de Pascale MUTIN
par Les Editions Mutine publié dans : Nouvelles & Contes
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Commentaires

Pour la génèse du roman, que dire ??? il faut que je relise (pour la troisième fois) ce roman qui est un vrai chef d'oeuvre... de part l'histoire, l'écriture.... Pour moi il y a d'abord Catherine de Chateauneuf, Raphaelle ou l'ordre des choses et "il aurait dû passer la balle à Kougloff"... Le "coucou" quelle belle histoire pleine de nostalgie, j'ai eu moi aussi un coucou quand j'étais enfant chez mes parents à BILLARDON... dommage pour les voisins.... je ne l'aimais pas... mais aujourd'hui quelque part il me manque, merci pour ce petit moment nostalgique. Les écrivains me font souvent de jolis présents.... merci et continuez !!!! Joelle
commentaire n° : 1 posté par : Joëlle Edet le: 11/04/2008 17:31:03

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