Lundi 5 mai 2008
    Sophie stoppa sa voiture à la hauteur de la barrière que le promeneur lui avait indiquée. Elle descendit, se retourna. L'homme s'était arrêté et la regardait. Il lui fit un grand signe du bras et cria : "c'est bien là !"

    Elle poussa le portillon qui s'ouvrit sans bruit et franchit les quelques mètres la séparant de la demeure entourée d'arbres. Elle éprouva un plaisir enfantin à traîner ses pieds dans les feuilles mortes que pleuraient deux grands peupliers courbés par le vent de novembre sur la maison basse.

    Juste comme elle s'apprêtait à frapper, une femme, engoncée dans une veste de laine écrue, ouvrait la porte.
"Vous êtes Sophie, dit la femme avec un sourire chaleureux. Entrez vite, Madame Costerousse vous attend."
Elle poussa la jeune fille dans l'entrée, ferma la porte, prit le vélo appuyé au mur et partit.

    L'entrée donnait sur un petit salon. Au fond, une autre porte, ouverte aussi, et là, une femme assise à une table ou à un bureau. Sans doute Marie Costerousse. Elle parlait à quelqu'un que Sophie ne voyait pas.

    La jeune fille ne savait que faire. Manifestement, Madame Costerousse ne l'avait pas entendue et elle se sentait indiscrète. Elle ne comprenait pas les paroles mais elle percevait le ton calme et le sourire infiniment tendre.

    Au bout d'un instant, Marie Costerousse leva la tête et aperçut la visiteuse. Elle se leva prestement et s'avança en souriant, les mains tendues. Elle était petite et menue.

    "Sophie Ménanton ? interrogea-t-elle.
La jeune fille répondit par un sourire timide, Marie lui prit les mains :
"Sophie", répéta-t-elle comme pour elle-même, en la regardant intensément de ses yeux gris-bleu mélancoliques.

    Sophie ! Grande, svelte, des cheveux longs, flottants châtain clair et des yeux bleu foncé tout semblables à ceux de Claudine, sa mère. Trente ans de vie lui sautaient au visage !

    Marie fut heureuse de la voir en jupe. Elle avait craint un de ces êtres androgynes, moulé dans un jean délavé, un parka sans forme, une coupe de cheveux excentrique.

    Elle avait devant elle une petite fille sage en jupe droite et talons plats, comme elles l'avaient été, sa mère et elle, quand elles se promenaient main dans la main dans les allées du parc de l'école normale. Marie se rappelait avec acuité le langage des doigts enlacés.

    Elle ressentit, à ce souvenir, la même émotion que lorsqu'elle avait reconnu, un mois auparavant, la voix de Claudine au téléphone, sa façon inimitable de rouler le "r" de Marie !
Cependant, quelle plage de silence entre elles !

    Sophie était intimidée sous ce regard dense qui semblait la transpercer. Elle balbutia : "Je suis désolée de vous déranger..."

    Marie éclata d'un rire léger, très jeune :
"- Me déranger ? Oh ! oui, petite, tu me déranges, plus que tu ne peux l'imaginer ! "

    La jeune fille devint écarlate. Marie lui prit le bras et la fit entrer dans le salon tout en continuant :

    "- Ne te méprends pas. Lorsque les jours s'écoulent, tous semblables, tout monotones, on apprécie terriblement d'être dérangée ! Allons, ôte cet imperméable, mets-toi à l'aise.
- Je ne voudrais pas ...
- Mais voyons, je t'attendais, avec impatience d'ailleurs. Alors, comment se passe ce premier contact avec notre université ? Raconte ! "

    Et Sophie raconta, sans difficulté. Face à cette femme au regard intense qui lui prêtait une attention quasi respectueuse, elle se sentait en confiance, importante. Et pourtant ! Comme elle avait appréhendé cette rencontre !
Quand elle avait dû partir pour Reims, sa mère s'était fait du souci de la savoir seule pour la première fois dans une ville inconnue.
"- Ecoute, tu iras voir une amie, Marie Costerousse.
- Une amie de qui  ?
- Mon amie.
- Ton amie ?... Tu n'en as jamais parlé !
- Non, c'est vrai. C'est une amie de promotion. Nous ne nous sommes pas revues depuis la fin de nos études.
- Mais, elle n'est  peut-être plus dans la Marne ?
- Si,si.
- Comment le sais-tu ?
- Par Sylvie Perrin qui était avec nous. Et puis, j'ai vérifié sur le minitel : elle habite toujours le même petit village près de Reims.
- OK ! Mais pourquoi me recevrait-elle, cette femme ? Elle a dû t'oublier, depuis le temps !
- Allons donc !
- Tu te souviens de toutes tes camarades de promotion ?
- Je t'ai dit que c'était une amie, pas une camarade. Une amie très chère. Nous avons vécu quatre années d'internat sans nous séparer, ça ne s'oublie pas.
- Mais alors, comment se fait-il que vous ne vous soyez pas revues ?
- Ah ! Claudine avait eu un sourire mélancolique. Marie était tout d'un bloc, exigeante, exclusive dans ses amitiés et ses amours. Elle n'a pas supporté notre séparation, le fait que je me marie et que je parte aussitôt pour Dijon, que je ne réponde plus aussi régulièrement à ses courriers. Un jour, j'ai reçu une lettre très brève, la dernière..."

    Les yeux de Claudine s'embuent, elle reste silencieuse, perdue dans le souvenir. Sophie n'ose plus questionner et cependant, les mots lui brûlent les lèvres. Enfin, elle n'y tient plus :

- Mais qu'est-ce qu'elle disait ? Elle était fâchée ?
- Fâchée ? Non. Elle souffrait trop de mon apparent détachement. Elle ne voulait pas comprendre que les tâches matérielles m'absorbaient tant que je ne pouvais continuer notre dialogue. Elle a préféré tout arrêter, d'un coup. Elle ne supporte pas les demi-mesures.
- Tu as eu mal ?
- Oui, mais sans doute moins qu'elle. Tu comprends j'avais ton père, tu étais tout près de naître. Marie était seule !
- Et tu n'as pas essayé de la revoir !

    La véhémence du ton plein de reproche fit sourire Claudine.
- Pourquoi ? Pourquoi aller contre le vœu de Marie ? Et puis, vois-tu, j'avais mal mais j'étais comme soulagée. elle avait le don d'exiger beaucoup de moi.  Elle prétendait que j'étais douée en peinture, que je devais continuer, que je n'avais pas le droit de me laisser glisser dans le confort d'une vie rangée, banale... Bref, elle m'obligeait à des efforts et ... je suis très paresseuse !
- Mais enfin, elle avait raison !
- Peut-être, dit rêveusement Claudine.
Seulement, j'ai préféré la vie de famille, bien douillette, des enfants bien propres, bien aimés. Le regrettes-tu ?"

    Sophie regarda gravement sa mère : c'était la première fois qu'elle la voyait comme une personne. Jusque-là, elle était dans la maison un objet familier qu'on ne remarque plus. Sa mère avait été jeune ! Une jeune fille, artiste, éprise de beauté !

    Après un instant, elle dit à mi-voix :
"Je ne sais pas. mais toi ? Ne regrettes-tu pas ?"

    Alors, claudine se mit à chanter, en riant : "Non, rien de rien. Non je ne regrette rien...", rompant l'instant trop dense. Mais elles ne furent dupes ni l'une ni l'autre.

    Et aujourd'hui, Sophie est face à Marie Costerousse. Elle lui parle comme à une amie de toujours. Elle lui dit tout, ses angoisses, ses espoirs, tout ce qu'elle n'avait jamais confié à personne.

    Marie, elle, regarde cette enfant qui lui rappelle Claudine, non pas tant dans les traits du visage mais dans certains sourires timides, dans le mouvement de tête pour rejeter une mèche rebelle et, surtout, dans ce regard bleu, inquiet, en quête de reconnaissance, d'approbation. Toute la tendresse qu'elle avait éprouvée pour la mère lui revient, enivrante comme une bouffée de jeunesse.
"Passeras-tu la soirée avec moi ? C'est demain dimanche. As-tu quelque chose de prévu ? ... Non ? ... Alors, je prépare un repas rapide et un lit !"
Sophie, à sa propre stupéfaction, avait accepté d'emblée.
Marie disparut dans la cuisine.

    Restée seule, la jeune fille inspecta le salon du regard. C'était une pièce toute banale. A part la grande table ovale où elles s'étaient assises, dans un angle, un divan, deux fauteuils autour d'une table basse, un poste de télévision. A l'opposé une cheminée ornée de quelques bibelots disparates. Mais partout, sur la table, sur le divan, sur les fauteuils, sur la télévision, des paperasses, des journaux, des revues... Cela lui plaisait bien. On sentait une âme dans tout ce désordre. Chez elle au contraire, rien ne traînait ; sa mère ne cessait de les morigéner, ses frères et elle, tout en rangeant derrière eux le moindre papier ou le vêtement jeté au travers d'un meuble.

    La porte du fond était restée entr'ouverte. Sophie se rappela que Marie parlait à quelqu'un lorsqu'elle était entrée. Depuis, elle n'avait entendu aucun bruit. Marie avait quitté brusquement, sans un mot, son interlocuteur. Était-il parti sans bruit ? Par où ? Intriguée, elle se leva sans bruit, poussa la porte, entra.

    C'était un bureau-bibliothèque. Il n'y avait pas d'autre issue. Le jour gris de novembre tombant du plafond vitré éclairait faiblement la pièce. Les murs étaient entièrement tapissés de livres, excepté celui, face au bureau où s'étalait un immense tableau noir, et, sur le tableau, tracées à la craie rouge vif, d'une magnifique écriture d'institutrice, quatre lignes :

Que s'écoulent les jours, les mois, les années,
Quand tu croiras toucher le fond,
Où que tu sois, quoi que tu fasses,
N'oublie jamais que je t'attends !


    Dans la rainure, un effaceur et des craies de toutes les couleurs.

"Surprenant, hein ? "
Sophie sursauta et rougit. Marie était entrée sans bruit et la regardait d'un air moqueur.
- "Ce sont des vers ?
- C' est un message."

    La vieille femme s'approcha du tableau, caressa distraitement, du bout des doigts, les craies alignées.
"Chaque jour de la semaine, je l'écris d'une couleur différente : cela rythme le temps. Je commence en vert, je termine, le dimanche, en bleu clair. Aujourd'hui, je sais que c'est samedi... Personne n'entre jamais dans ce bureau.
- Excusez-moi, balbutia Sophie. Elle était écarlate.

    Comme Marie restait silencieuse, les yeux fixés sur le tableau, elle essaya d'expliquer son indélicatesse. Elle avait peur d'avoir blessé cette femme pour laquelle elle éprouvait déjà un profond respect et une grande affection. Le mieux était de dire la vérité.
"En entrant, tout à l'heure, j'ai cru vous voir à ce bureau parler avec quelqu'un. J'ai cédé à la curiosité. Ma mère m'avait dit que vous viviez seule... Pardonnez-moi, je vous en prie."
Le ton était suppliant. Sophie était au bord des larmes.

    Marie se retourna enfin. Elle effleura la jeune jeune fille d'un regard absent, contourna le bureau, se laissa lourdement tomber dans le fauteuil. Elle ôta ses lunettes, mit un instant son visage entre ses mains , puis se rejeta sur le dossier, les yeux clos. Elle se mit à parler à mi-voix :

    "Seule ? Non, je ne suis pas seule... Ce n'est pas cela être seule ! Être seule, c'est ne plus tressaillir quand le téléphone sonne, c'est ne plus pouvoir se dire : "Et si c'était lui ?", ne plus jeter le premier allo! comme une bouteille à la mer. Bien sûr, il faut répondre à l'étranger comme si de rien n'était, mentir à l'ami qui s'étonne de cette voix blanche. Peut-on lui dire qu'on a le cœur en capilotade, qu'on lui en veut de bloquer la ligne alors que, peut-être...que justement...que sûrement, l'Autre essaie d'appeler ! Être seule, c'est ne plus guetter le facteur, ne plus effeuiller fébrilement le courrier pour reconnaître l'écriture qui vous poignera le cœur ! ... Mais moi, je tressaille toujours ! Je vis toujours ! Moi, je sais qu'il reviendra ! Il entrera chez nous, dans notre maison. Il reconnaîtra les meubles qu'il n'a jamais vus. Le chat se frottera à ses jambes, quêtant une caresse qu'il attend depuis toujours..."

    Sophie, pétrifiée, regardait le visage douloureux de cette femme qui parlait pour elle-même. Elle avait envie de fuir, car ce spectacle d'une âme à nu lui faisait peur et, dans le même temps, elle était fascinée par cette passion absolue.

    Marie s'était tue, immobile. La pièce était dans la pénombre à présent. On n'entendait que le vent chahutant les feuilles mortes.

    Sophie rompit le silence devenu insupportable. Elle murmura :
"Mais, qui attendez-vous ainsi ?
Marie ouvrit les yeux. Elle se sentait terriblement lasse. Qu'est-ce qu'il lui prenait de se raconter ainsi à cette gamine ? Sans retenue, sans pudeur ! Est-ce parce que sa venue avait brisé le cercle magique des souvenirs ? Allons, il fallait se ressaisir, se lever, passer à table...
Mais elle ne bougeait pas, elle ne pouvait pas bouger.
"Hein ? Qui attendez-vous ?"

    Le ton implorant, la fascination qu'elle lisait dans le regard de Sophie la grisaient soudain. Elle allait apprendre à l'enfant de Claudine qu'elle sentait sensible et forte à la fois, elle allait lui apprendre ce que sa mère n'avait jamais voulu comprendre : le désir d'absolu, la passion qui transcende.

    Elle s'entendit répondre :
"L'Être aimé ... Cela te semble ridicule, petite qu'on puisse encore aimer à mon âge ?
- Non, non... Comme je voudrais être aimée ainsi !

    Marie eut un rire désabusé.
- Détrompe-toi, petite. Rares, très rares sont ceux qui peuvent supporter d'être aimés ainsi ! Ce n'est pas si simple de recevoir ; il faut pouvoir donner pareillement, sinon c'est l'esclavage ! A se pencher sur l'absolu, on risque d'y perdre son âme si elle n'est pas bien chevillée au corps. Combien d'êtres sont capables de cet amour-là dans notre société où tout n'est qu'apparence, fuite en avant ?"

    Sophie se rappela les mots de sa mère :
"J'avais mal mais j'étais comme soulagée..."
"-Et vous avez sacrifié votre vie à attendre ainsi ?
- Il s'agit bien de sacrifice ! C'est de l'orgueil, petite, un incommensurable orgueil. Imagines-tu cela : être certaine qu'après des années de séparation, d'oubli, de silence, je lui manquerai tant qu'il reviendra ! Oui, un incommensurable orgueil... qui me permet de survivre ! "

    La voix s'était cassée sur les derniers mots. La nuit avait envahi la pièce. Marie se leva dans l'obscurité, gagna le salon, fit de la lumière. Elle s'était ressaisie.
"Allons, dit-elle d'une voix redevenue ferme. Assez philosophé ! À table !"
La soirée passa avec une rapidité folle. Marie connaissait la plupart des professeurs de Sophie. Elle raconta sur eux une foule de souvenirs, d'anecdotes avec une grande verve et une ironie souvent féroce.

    Elles étaient à présent parfaitement détendues. Elles se sentaient bien ensemble, comme deux vieilles complices.

***

    Bercée par le vent d'automne, Sophie avait dormi d'une traite. A présent, un pâle rayon de soleil filtrant entre les lattes du store, jouait sur le dessus-de-lit bleu nuit. Quelle heure pouvait-il être ? Elle n'entendait pas un bruit dans la maison. Pouvait-elle se lever sans risquer de réveiller Marie ?
Marie !... Elle se remémora la journée de la veille et s'émerveilla d'une rencontre aussi pleine avec une femme extraordinaire qui lui avait donné d'un coup, sa confiance. Comment sa mère avait-elle pu rompre aussi facilement avec une amie de cette qualité ?

    Elle avait envie de rejoindre Marie au plus vite, de ne pas perdre une seconde de la journée qu'elle espérait aussi intense.
Elle se leva, sourit à la vue de son image dans la glace. Marie lui avait prêté un pyjama bien trop court pour elle. Elles avaient ri comme des gamines la veille au soir. Elle jeta sur ses épaules son gilet de laine, poussa la porte avec précaution et jeta un coup d'œil au salon.

    Sur la table, deux bols, une cafetière, des croissants, du beurre et un pot de gelée de coing : Marie était levée.
Sophie se dirigea vers la cuisine ; elle était vide. Vide aussi la salle de bain.
Elle aurait bien appelé mais elle ne savait quel nom employer : Marie ? Cela faisait trop familier, Madame Costerousse ? Trop cérémonieux. D'ailleurs, elle ne devait être très loin, la cafetière était chaude et les deux bols propres. Il suffisait d'attendre quelques minutes.

    Elle attrapa au hasard une revue sur la petite table basse et s'installa devant l'un des bols.

    Elle entendit un miaulement plaintif, insistant, venant du bureau. Le chat avait dû être enfermé par mégarde. Elle frappa.
    Pas de réponse, hormis, à nouveau, cette plainte du chat.
    Sophie ouvrit.

    Marie était entendue sur la moquette. Le combiné du téléphone pendait le long du bureau. Sur le tableau, les quatre lignes en bleu clair du dimanche. La dernière n'était pas terminée : N'oublie jamais... le dernier S était énorme. Marie avait sursauté à la sonnerie du téléphone, échappant la craie, en morceaux au pied du tableau. Elle s'était précipitée.
    Le tressaillement du cœur avait été trop violent cette fois.
    Pourquoi ?
    Qui était à l'autre bout du fil ?

    Le chat, silencieux à présent, se frottait aux mollets de Sophie, tétanisée.
    On n'entendait plus, dans la pièce ensoleillée que le ronron du matou apaisé et le bip-bip-bip lancinant de la communication à jamais interrompue.




Marie-Thérèse Mutin
par Les Editions Mutine publié dans : Nouvelles & Contes
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"Sous mes paupières closes
Défile mon passé.
Ah ! de l'odeur des roses
Mais qu'est-il donc resté ?"

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(Le crépuscule des gagne-petit)

Marie-Thérèse Mutin
(Le crépuscule des gagne-

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