Vendredi 7 mars 2008
   




  

   J’étais encore enfant. Je gardais le bétail dans le champ de l’Abbadie. Et soudain, un cri a brutalisé le silence, si aigu et si grave en même temps que j’en fus effrayé. Et que même les bœufs et le chien levèrent  la tête. Ce cri n’était pas celui que la buse lance à la fontanelle du ciel. Ni celui que la fermière renvoie pour l’effrayer, conjurer le danger et alerter les clouques, qu’elles rassemblent leurs couvées. C’était encore moins le cri d’un enfant qui joue à faire peur.

    Il venait du coteau d’en face. Du seul endroit possible : à Guigne. Un second avait suivi quelques instants plus tard, plus terrifiant d’être comme étouffé.
    Au village, les voisines déjà s’interrogeaient. Elles évoquaient la pauvre Marceline et l’affreuse vie que lui faisait mener son grand fou de fils, Joseph, lou Hòu.
    Et c’est bien d’eux qu’il s’agissait.
    Rentrant à la ferme après le travail aux champs, Marceline avait cherché son fils. Tu es là Joseph ? Pas de réponse. Elle ne s’était pas autrement inquiétée. Puis ce silence avait commencé à lui peser. Elle avait appelé dans les escaliers en direction du grenier. La souillarde, les chambres étaient désertes.
    Dehors, la lumière du jour semblait avoir viré, changé de nature comme un vin devient amer sans qu’on sache pourquoi. Il y avait dans l’air un détraquement sournois des choses. Marceline s’était sentie regardée avec malveillance.
    Chaque fois qu’elle passait dans le vestibule son regard s’accrochait au départ d’escalier ouvragé, décoré de motifs floraux et de deux cœurs. En bas une date avait été sculptée 1831, le mariage de ses parents, un jour de bonheur peut-être, de foi en demain sans doute, on inscrit 1831 sur un pilastre et on croit maîtriser l’avenir. On jette en forme de pari des chiffres vers le futur, comme on jette dans un champ labouré et finement bareyté, des poignées de froment ; et les chiffres s’envolent pour germer, préparer les moissons, et Marceline, machinalement, répétait 1831, sans y penser comme elle aurait dit son rosaire, j’ouvre cette porte 1831, je passe à la souillarde 1831 il n’est pas là, il n’est pas davantage dans sa chambre, les marches craquent 1831, 1831, je suis sur le palier 1831, je redescends, je vais dans la basse-cour 1831. 1831 comme le tic- tac de la pendule ou le sang dans les veines, les oreilles…
    Personne aux étables. Elle avait malgré elle jeté un œil vers la mare où les canards n’étaient pas plus agités que d’habitude. Elle avait grimpé à l’échelle de la fenière. Tu es là ? Mais sa voix portait de moins en moins comme si elle-même se recroquevillait, dans la crainte d’éveiller quelque chose, mais quoi, sinon le malheur ?
    Pourquoi avait-elle évité jusque-là la grande porte du chai, entr’ouverte pourtant. Savait-elle déjà que les autres pistes explorées n’étaient que des moyens de dilation pour gagner du temps sur la fatalité ?
    Elle avait tiré le vantail sombre en tremblant. Ou plutôt en renâclant. Tu es là avait-elle murmuré, supplié à mi-voix, avant même d’entrer dans la pénombre, attendant, la porte maintenant ouverte, que ses yeux s’habituent à l’obscurité 1831, souhaitant que ce soit le plus long possible, regardant vers des recoins futiles, espérant malgré tout le retrouver ivre au pied d’un tonneau, puis pénétrant plus avant et sachant déjà, sachant depuis toujours, depuis le premier cri de la naissance, qu’elle touchait au rendez-vous de l’autre cri, d’une horreur à une autre, d’une délivrance à une autre, sachant qu’en levant légèrement la tête, son regard allait rencontrer 1831 ce qu’il devait forcément rencontrer, ces deux pieds qui se balançaient légèrement à quelques empans du sol.
    C’est alors qu’elle avait crié ou plutôt libéré ce cri qu’elle portait en elle depuis toujours, qui mûrissait en elle, attendant d’être mis au monde qu’il traversait maintenant de sa monstrueuse acuité, explosion de sang versé, fausse-couche éruptive qui ensanglantait sa  bouche et affaissait ses flancs. 
    Ce cri avait cisaillé sa gorge et transpercé l’espace jusqu’à moi. J’avais su alors qu’il était la marque du malheur et quelque chose en moi s’en était réjoui de la même jouissance que j’éprouvais quand un rouge-gorge palpitait encore dans ma main après avoir été abattu par ma fronde. Et plus tard, quand j’avais appris la réalité du drame, mon imagination en avait fébrilement élaboré tous les détails.
    Marceline, un bref instant interdite, le corps tétanisé autour de la bouche béante, les mains plaquées sur son giron, s’était précipitée vers les jambes de son fils essayant désespérément de soulever 1831 ce corps ballant comme s’il s’était agi de le dépendre d’un croc de boucher. Devant l’inanité de la tentative, elle avait poussé le second cri où se mêlaient le désespoir et la rage de l’impuissance. Elle avait alors en hâte grimpé à l’échelle appuyée contre la poutre balbutiant qu’est-ce que tu as fait comme s’il pouvait encore l’entendre si elle pouvait encore le gronder comme quand il avait commis l’une de ses folies, versé la soupe du jour à la mangeoire des vaches ouvert les lapinières mis le feu au pailler. Qu’est-ce que tu as fait encore disait-elle qu’est-ce que tu as fait ? Mais ses mains tremblantes incapables de défaire le nœud coulant  elle n’avait eu que l’horreur de ce visage déjà bleu, la langue pendante les yeux grands ouverts, qu’elle avait évité de regarder jusque-là et qui ne la quitterait plus. Et descendant maintenant l’échelle répétant qu’est-ce que tu as fait. 
    Au sol elle avait tourné un instant sur elle-même, appelé au secours, un appel inaudible celui-là. Et devant la désespérante basse-cour étrangère à son malheur, disant à elle-même maintenant comme une litanie venez vite venez vite, elle avait couru de ses vieilles jambes devenues aériennes, floconneuses, ses pieds à petits pas rapides effleurant à peine le sol, vers la ferme la plus proche – à Marty – chez les Pandellé avec qui elle était fâchée depuis longtemps à cause de Joseph sans doute ou d’autre chose peut-être mais avec qui se fâcher sinon avec ses voisins, oubliant, effaçant le passé, blanche, sans souvenir sans autre idée que de dépendre le fou, venez vite venez vite, elle était arrivée dans la cour de Marty où l’on avait entendu ses deux cris et où l’on s’interrogeait sur eux sans bienveillance. Et elle, venez vite venez vite, et, comme dans un tourbillon, sans rupture sans arrêt repartant en sens inverse et eux happés sans doute par son mouvement, aspirés par l’air léger qu’elle déplaçait incapables de résister à tant d’absolue nécessité, de douceur désespérée et sans réplique, laissant là leur hargne et leur rancune l’avaient suivie en silence chacun se taisant elle aussi d’ailleurs occupée seulement à les haler dans son sillage et parvenue au chai, sans leur laisser le temps de la surprise, de l’émoi ou de la répulsion elle les avait poussés vers l’échelle aidez-moi à le descendre. Tout avait suivi dans le désordre Jean-Marie monté sur une comporte renversée, Irma sur l’échelle, et le silence, seulement le bruit des vêtements froissés les grincements de l’échelle. Le corps supplicié redescendu par la corde qui l’avait étranglé avait touché le sol, exhalant au dernier moment comme un dernier soupir. La mère l’avait recueilli dans ses bras contrainte de s’asseoir  par terre  sous le poids de ce fils mort… Et reprenant à mi-voix avec tellement de tendresse qu’est-ce que tu as fait puis pourquoi tu as fait cela. Qui montrait qu’elle commençait à accepter l’inacceptable. Et les deux voisins, Jean-Marie et Irma, les bras ballants à côté d’elle ne sachant quoi dire ni que faire.


    Si tu me trouvais mort, moi, pousserais-tu le même cri que Marceline ? Crierais-tu seulement ?

par Les Editions Mutine publié dans : Les bonnes feuilles !
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Lundi 3 mars 2008




 
Extrait d’Une saison en campagne de Laurent VIGNAT qui illustre bien la phrase d’Armand GATTI mise en exergue :

« Un des grands assassins de la langue est la langue politique. »

(Olivier Saillie mène une liste aux élections municipales de Gargy)

   Olivier Saillie : Bon, alors, je profite d’avoir la parole pour vous présenter Luc, Luc Chataigne, et qui va nous aider à mettre en forme ce que Julien a appelé une « plate-forme programmatique ».  Alors, Luc, tu as vingt-sept ans, tu es diplômé de « sciences po. » Paris et tu es aussi titulaire d’un master II en stratégie de communication politique… Bon, je vais le dire, je peux vous le confier, Luc, tu as tenté l’an passé l’ENA et je crois que tu as échoué de quelques points à l’oral… Bon, c’est pas dramatique, moi aussi j’avais loupé jadis l’internat, tu vois, ça n’empêche pas d’être heureux... Alors j’ai invité Luc ce soir, tout comme Valère que vous connaissez tous, je crois, pour donner un tour original, inédit, presque subversif à ma campagne… Je te connais depuis une petite année. Nous nous sommes rencontrés à l’occasion du colloque organisé par le Sénat et qui réunit tous les ans les maires de France, à la Défense. Je m’y étais rendu pour remplacer Pavoitier – le maire n’est guère amateur de ce style de réunions où il faut réfléchir… En tant que chercheur, Luc avait donné une conférence intitulée, je crois – tu m’arrêtes si c’est pas ça – to catch/to hear. Excusez mon accent… Frapper/écouter, c’est bien ça, Luc ?… Tu y exposais, entre autres choses, une nouvelle façon de faire de la politique. Cette conférence m’a beaucoup impressionné ; elle m’a inspiré, entre autres, mon petit scandale au conseil municipal… Vous voyez, hein, je rassure Henri, c’ était pas un coup de démence qui m’a pris… J’ajoute, puisque je rends à mes Césars ce qui leur appartiennent, que ma petite « provoc » m’a aussi été inspiré par le délicieux « happening » de Valère avec Gabriel Conche, hein, vous vous en souvenez ?… Bon, j’en ai assez dit. Luc, je te laisse la parole. Peux-tu présenter, s’il te plaît, à mon équipe, qui est dorénavant la tienne, les principes du to catch/to hear.
    Luc Chataigne. – Je te remercie, Olivier. Bonsoir, donc…

    Tous. – Bonsoir !

    Luc Chataigne. – Sachez d’abord que je me réjouis de me trouver parmi vous ce soir, de voir votre implication, votre enthousiasme à l’orée de cette campagne municipale… Je me réjouis aussi de pouvoir passer trois mois dans ce village si joli, qui me change du gris parisien…, qui me permettra, j’en suis sûr, d’avaler la pastille un peu amère de mon échec à l’ENA…
Bien, mener campagne…
To catch / to hear : la dialectique…
To catch, d’abord.   Frapper, heurter, le choc, percuter l’opinion par un acte inédit, stupéfiant et, autre pan de la dialectique, la non-action, car tel est mon concept-force : mener une campagne, c’est d’abord… ne pas la mener…
Oui, paradoxe...
La non-action est déjà une action. Ce que j’entends par là, en termes de stratégie électorale, c’est que le candidat, avant d’être un actant… doit  être un  tympan. J’insiste bien : un tympan. Le to hear de la dialectique…
Oui, le tympan : c’est-à-dire cette minuscule et si frêle membrane qui nous permet de capter auditivement le monde, ce fragile organe contactologique qui nous restitue la rumeur d’un électorat…
Le choc a eu lieu. Olivier, tu as su construire une attente palpitante… Et c’est par notre silence écoutant que nous allons récolter, cueillir ces palpitations, ces désirs, ces besoins, ces demandes…
Faire campagne, chers amis, c’est d’abord un long recensement, le recensement réflexif des attentes, qui formera ensuite le substrat de notre programme et les modalités de notre campagne...
Oui, sachez-le, il est révolu le temps des propositions clefs en main, des grilles réductrices de solutions plaquées sur des problèmes sociétaux ! L’homo politicus, juché sur une estrade, derrière son pupitre en plexiglas, égrainant des performatifs inefficients est un… anachronisme grossier !
Oui, la postmodernité politique se traduit d’abord par une primitive virginité idéologique… Le ou la politique doit accueillir, être une matrice la plus large et immaculée possible, prête à accueillir en son creux les décharges revendicatives du peuple, un vagin en sorte, oui, il faut le dire… Et c’est de cette soupe grossière, après de longues heures passées à la tamiser, à l’épurer, que doit naître la Parole, la Parole nouvelle du Politique…
Et cette Parole, chers amis, sera aussi, dans sa forme, profondément neuve. C’est-à-dire ouverte, métaphorique, large, loin de toute normativité, débarrassée de ces vilains grumeaux que sont les « il-faut-que-y-a-qu’-à »… Et je me réjouis, à ce propos, que se trouve adjoint à notre équipe un poète… Car cette nouvelle politique a besoin de poésie. La Parole politique doit être belle à entendre, chaleureuse, rythmée comme un beau slam ; l’auditeur, le militant, le citoyen doit s’y sentir bien, en sécurité, bercé par elle, caressé, rasséréné…

    Olivier Saillie. – C’est bien pour ça que je t’ai engagé, Valère. Hein, Valère ?

    Henri Fabre. – Euh, faudrait tout de même pas faire trop sophistiqué, Olivier. On est à Cargy,  quatre mille cinq cents habitants…

    Olivier Saillie. – Mais justement, ce sera un formidable terrain d’expérimentations politiques. Qu’en dis-tu, Valère ?

Valère Prindel, attentif, tympan mobilisé, retranscrit le plus fidèlement possible toutes ces paroles, mémorialise, se tait, attend la suite…
Il réfléchira plus tard.




par Les Editions Mutine publié dans : Les bonnes feuilles !
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"Sous mes paupières closes
Défile mon passé.
Ah ! de l'odeur des roses
Mais qu'est-il donc resté ?"

Marie-Thérèse MutinMarie-Thérèse Mutin
(Le crépuscule des gagne-petit)

Marie-Thérèse Mutin
(Le crépuscule des gagne-

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