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Les Editions Mutine

Présentation des livres édités, des auteurs, de nos manifestations. Contact mail : editions.mutine@wanadoo.fr Tél : 03 80 31 25 07

Les Bonnes Feuilles

 

 
Regrets éternels
de Marc VICTOR
 (Extrait)

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Livre broché - 224 pages - 12 €


    En plein jour, j'aurais pu être lâché en n'importe quel point  du cimetière et retrouver instantanément mon chemin. Les allées, les divisions, les arbres, chaque tombe ou presque n'avaient plus aucun secret pour moi. Cette immensité m'était familière.

    La nuit, j'étais perdu. Je suivais Fil pas à pas, cramponné à lui. La lune était pleine, mais une farandole de petits nuages caracolaient devant sa face hilare.
    Quelques chats dérangés sur leur territoire apparaissaient, furtifs, avant de se fondre dans l'obscurité.
    Nous avions entrepris notre expédition une heure après la fermeture du cimetière. Notre équipement nous aurait permis de passer plusieurs semaines dans la jungle amazonienne : vêtements pour la pluie, lampes de poche, talkies-walkies, battes de base-ball, et le fameux pistolet, avec plusieurs boîtes de balles, sans parler des provisions de bouche.
    Le tout dans deux sacs à dos. Fil avait tenu à ce que m'achète une paire de chaussures de sport, "au cas où". Je les portais fièrement.

    Nous marchions dans le noir, la consigne du chef étant précise : pas de lumière. Et pas de bruit.
    "Si tu as une de tes crises d'éternuements, m'avait-il prévenu, tu te fourres la tête dans le sac à dos !"
    J'ai vite imaginé que des dizaines de mains s'agitaient dans la nuit, sortant des caveaux, prêtes à nous saisir les chevilles pour nous entraîner dans le monde des morts. C'était excitant. Nous n'étions rien, étreints par cette vaste masse nocture, nous pouvions aussi bien disparaître sans laisser de trace, happés, dissous. Je me suis mis à trembler. Je n'arrivais pas à me raisonner, ni à maîtriser ces vieilles angoisses venues du fond des temps.

    Je me rappelle avec précision que nous étions en route vers les Divisions 42 et 43, longeant, dissimulés tant bien que mal par l'ombre des grands arbres, l'Avenue des Platanes d'Orient, quand nous avons entendu un bruit sec, violent, comme deux fémurs frappés l'un contre l'autre avec force. Je ne suis pas un adepte de ces images macabres, mais là... Nous étions prêts à croiser, au coin d'un caveau, un détrousseur de cadavres, trimbalant avec lui quelques restes d'un odieux rituel.

    Fil a levé la main : stop ! Il s'est accroupi, et je l'ai imité, faisant craquer mes articulations. Plus rien. Silence total. Pas la moindre brise. Pas le moindre hululement.
    Illuminant soudain ce décor irréel, la lune, délivrée de sa vêture de nuages, est apparue dans toute sa majesté impudique, blanche, inquiétante.
    Nous étions plûtot, dans la famille, des enfants du soleil, et j'ai imaginé qu'autant de lune d'un coup ne pouvait rien laisser présager de bon.
    "Marguerite ! Oh ! Marguerite ! Que tu es belle, astre de la nuit, astre de mes jours !" Cela aurait pu être le début d'un poème de la qualité de ceux que nous écrivions à quatre mains, avec maman.
    Inutile de déranger Fil pour un débat littéraire. La poésie n'était pas son fort. Il était toujours tapi dans l'herbe, comme un Apache. Chacun son rôle.

    L'indien s'est alors remis en marche, à pas glissés. Le claquement d'ossements - ou de branches - avait-il été provoqué par une bête ? Il devait y en avoir, des animaux, dans un cimetière, la nuit. Alors que je voulais creuser cette question, Fil s'est soudainement mis à courir. Il est parti comme une flèche, droit devant lui, en direction de la quarante-cinquième Division. J'ai tenté de le suivre, mais c'est le cœur, qui ne suivait plus. Rien ne fonctionnait, en fait. Grêve générale. Je me suis effondré, m'appuyant contre un sycomore, cherchant un improbable deuxième souffle. Au loin, vaguement, le bruit d'une course.

    Ce qui s'est passé ensuite, d'y penser, aujourd'hui, me glace encore le sang. Si la première partie de notre expédition m'avait, disons-le franchement, agréablement diverti - la marche silencieuse, en file indienne, les frissons, un jeu de nuit, en somme - ce qui a suivi, je m'en serais dispensé.
    Je n'ai pas su, sur le moment, analyser ce qui se produisait. J'ai subi la tornade, inerte, passif, anéanti. A ce jour encore, ma conscience des faits est incohérente, un conglomérat de fragments épars, de souvenirs flous, disparates, subjectifs, de témoignages divers et embrouillés relevés aux grains de sel fantaisistes des témoins.

    J'étais donc resté seul, noyé de sueur, au bord de l'apoplexie, appuyé à mon sycomore impassible. Ce cimetière d'ordinaire si paisible s'était brutalement transformé en jungle tropicale - ou plutôt en champ de bataille. D'ailleurs, le carré des tombes militaires, un peu plus loin, prenait sous la lune un éclat magique, suscitant dans mon esprit troublé une émotion patriotique. Les défunts en question étaient cependant d'origine étrangère.

     Fil ne donnait aucun signe de vie.
    J'ai donc décidé de me mouvoir, avec la plus grande prudence. Après avoir sorti de mon sac une lampe et quelques carrés de chocolat blanc, grignotés prestement pour ne pas risquer, de surcroît, une crise d'hypoglycémie, j'ai marché, marché, longeant des buissons hostiles, en me dissimulant tant bien que mal derrière des chapelles pour tenter d'apercevoir alliés ou ennemis. Je me sentais si seul que j'étais prêt à pactiser avec n'importe quelle âme qui vive. C'est ainsi, probablement, que se perdent les batailles.

    D'âme qui vive, il n'y en avait point, dans mes parages et je n'étais pas, cette fois, apte à engager un dialogue avec les morts.
    Un léger remous d'air tiède, dans un calme implacable - le calme avant la tempête - a effleuré ces lieux désertés par les vivants.
    J'en ai encore la chair de poule.
    Cela peut se discuter : les deux hurlements et le coup de pistolet déchirant alors la nuit ont-ils été simultanés ou successifs ? Mais quelle importance ? Si ce n'est, peut-être, pour quelques témoins pointilleux de la folie humaine.
    Il est malaisé d'affirmer, également, à qui appartenait quoi. Je parle des cris, car la détonation, elle, sèche, efféminée, ne pouvait avoir été produite que par l'arme de Fil.

    Je resterai à jamais traumatisé par le vacarme soudain explosant dans le silence de la nuit, et dans ma tête : un glapissement aigu, prolongé, vrillant l'air pour venir ensuite se répercuter aux quatre coins du cimetière ; en contrepoint, un rugissement sourd, puissant, douloureux et bref, repris par l'écho ; le claquement sans modulation, effrayant dans sa pureté technique, de l'arme à feu de mon partenaire.
    Je me suis jeté à terre, ou plutôt je me suis effondré dans l'herbe, maculant de chlorophylle le maillot de rugby blanc et bleu, de je ne sais plus quelle équipe, offert par Doudou.

    Le premier épisode apocalyptique sonore a été suivi de cavalcades, accompagnées de menaces, d'insultes, de  vociférations. Le tout dans une agitation désordonnée et diffuse.
    "Guillain ?"
    Mirage auditif en cette nuit de pleine lune ? On m'appelait... J'ai pensé à Fil, dont le timbre de voix aurait pu être altéré par des activités pour lesquelles il n'avait peut-être pas tout l'entraînement nécessaire.
    "Guillain !"
    Un appel au secours, réel ou rêvé, qui ne pouvait me laisser indifférent, moi qui, ici-bas, n'avais jamais été sollicité en tant que puissance protectrice et bienveillante.
    Je retenais mes larmes, la joue appuyée sur une motte de terre gluante.
    "Guillain..." à nouveau.
    Cela provenait de la vingtième Division, derrière une rangée de sombres frênes endormis. La voix, pathétique, se faisait insistante. Celle d'un homme qui n'aurait plus rien à perdre.

    C'est en fredonnant "C'est un fameux trois mâts... Hisse et haut ! Santiano..." que je me suis relevé. Que j'ai ôté d'un revers de la main la terre piquetée de brins d'herbe qui souillait mes vêtements. Que je me suis mis en marche vers mon destin.

    Quelqu'un, ici, dans le noir, au milieu d'un cimetière en principe désert, chuchotait mon prénom. C'était quand même étonnant, une notoriété pareille.
    J'ai pris l'Avenue des Merisiers. Je marchais vite.
Concentré sur mon objectif - cet appel dans la nuit - j'ai failli ne pas voir Doudou, entièrement nu, qui a débouché d'un taillis, une main sur son sexe, l'autre levée en l'air, dans un geste de paix et d'amitié. Sur ses traits se lisait la panique. Je n'avais pas imaginé, en le fréquentant habillé et en plein jour, à quel point il était gros. La lumière glacée de la lune faisait luire cette énorme masse gélatineuse.
    "Guillain, c'est toi ?
    J'imaginais mal que la terre dans laquelle je m'étais vautré m'ait défiguré au point qu'on puisse avoir des doutes sur mon identité, mais, cet homme, devant moi, avait visiblement besoin de réconfort, et j'étais justement là pour ça.
    - Oui, oui, c'est moi. Ça va ?"
    Il s'est approché, sans pudeur. Ses bourrelets tremblotaient nerveusement. Il s'est mis à parler, que dis-je ? À bredouiller, par saccades. J'ai reculé de quelques pas pour ne pas recevoir un coup de panse en pleine face.
  


 

  D'un hiver à un autre
de Lionel SEPPOLONI
 (Extrait)

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Livre broché & illustré - 184 pages - 18 €


         Avatars urbains


      Des heures durant, ils ont frotté la chair flasque de leurs visages avec des gants de crin, jusqu'à en rogner presque entièrement les aspérités ; cela leur a fait mal, sans doute ; peut-être même ont-ils saigné un peu, et reniflé bruyamment dans la surchauffe et le silence clignotant des salles de bain ; sur les céramiques aux blancs rendus plus purs encore par les lumières blanches des néons, quelques gouttes de vermillon mêlées d'un peu de sel ont éclaté en minuscules et brûlantes étoiles, aussitôt emportées par les tourbillons tièdes de l'eau ; ils ont souffert ainsi, mais les baumes ont bien vite calmé leurs douleurs, refermé leurs plaies, masqué leurs cicatrices ; ils ont pu constater alors avec une satisfaction infinie que leurs peaux étaient devenues aussi blanches, aussi lisses, aussi pures que les céramiques de leurs lavabos - et vous-même, en vous regardant comme eux tous dans votre miroir, vous avez éprouvé comme une grande joie, vous avez soupiré profondément, avec sérieux et gravité, comme soulagé d'un poids trop lourd à porter... d'un devoir humiliant... d'une corvée insupportable : ce visage !

      Ces visages (et le vôtre) n'étaient plus que figures géométriques, ovales vides aux intérieurs gommés, tout juste ornés encore de deux yeux sans pupilles, de deux lèvres exsangues et, dernières traces des nez rabotés, de deux ombres grises à peine perceptibles ; longtemps alors ils se sont penchés sur leurs reflets, les petits humains schématiques, pour recréer à leurs goûts les traits et les éléments manquants, les expressions particulières et quotidiennes, les nez retroussés ou parfaitement droits, les bouches fines ou pulpeuses à souhait, les mimiques boudeuses ou enjouées, les éclaircies pailletées des yeux, les regards maternels, complices ou amoureux - tout ce qui, au dehors, donnerait l'illusion de l'humain ; longuement, patiemment ils ont poli leurs jambes et leurs bras, arrachant sans pitié poils, verrues, boutons, furoncles et toute autre indigne imperfection, à seule fin de les remplacer par des imitations de poils, des duvets crayonnés, des verrues en plastique, - contrefaçons subtilement travaillées qui renforceraient l'illusion du vivant tout en présentant, bien sûr, tous les rassurants avantages du factice ; leurs corps impeccables, leurs grands corps sans odeurs, ils les ont encore aspergés de parfums capiteux ou acides, et recouvert aussi d'étoffes multicolores chacun de leurs membres de marbre chaud, et affublé de perruques et de chapeaux leurs crânes rasés : c'est alors seulement que, toute humanité inscrite en rose, bleu et noir sur leurs visages, tout sentiment agrafé aux plis de leurs habits (mais par eux si bien protégés !), ils sont sortis enfin ; et vous, après avoir fait les mêmes gestes qu'eux et vous être affublé des mêmes ornements (plus une paire de lunettes noires à bon marché), humblement, aveuglément, vous les avez suivis.

(...)

... - voici que les expressions changent, que les traits se déforment, que les chairs se craquellent... Les maquillages coulent, les nez ne ressemblent plus vraiment à des nez, ni les bouches à des bouches, et ce qu'ils exprimaient !... ce qu'ils exprimaient se brouille, se décompose, on ne sait plus...

      Voici que sous les peaux de nacre ou d'argent mises à nu soudain, des écailles apparaissent, légers froncements des ossatures, rides imperceptibles, puis monstrueuses éruptions de plaques verdâtres et dures ! Voici que les mâchoires se déforment, s'allongent, se rétractent... Le vent d'hiver se lève, qui refroidit d'un seul coup glacé la moiteur inerte du wagon, sèche la sueur des fronts, fait tomber les chapeaux, arrache les perruques, emporte les postiches... C'est alors... c'est alors que vous voyez peut-être - des antennes, des crinières, des plumes, des crêtes vertes ou rouges, des cornes et des bosses : étranges ornements ! ... Le vieillard rachitique, avec ses petits yeux brillants enfoncés et son bec écarlate, des plumes ont poussé sur son beau crâne lisse et c'est maintenant un petit rapace édenté... un charognard ! ... qui allonge le cou... qui bave un peu, qui cligne de l'œil libidineux, grotesque. Et cet homme énorme qui s'était assis à vos côtés : c'est sûr, il grogne, il renifle, il respire en sifflant... comme un cochon très gras dérangé par le froid ! ... c'est un cochon, vous le voyez bien : son groin graisseux s'agite, renifle et ses pattes pesantes martèlent le sol au risque de le percer. Vous regardez... le noir des sabots, le gras luisant de la chair... En face de vous, le blondinet fadasse agite les joues et mordille nerveusement le faux cuir des fauteuils avec ses deux incisives de jeune mulot affolé par le vent... Pour se réchauffer, le couple stupide se tient enlacé juste à vos côtés - deux têtes d'alligators aux superbes yeux d'or ! ... Tout au fond, l'Etranger aux yeux verts s'est perché sur un siège, ailes écartées, bec tendu vers une invisible lumière (c'est un drôle d'oiseau noir, qui sèche ses ailes ouvertes en grand au vent froid de l'hiver...) Mais tout autour de lui... autour de vous... des poissons... beaucoup de poissons... ouvrent et ferment la bouche en silence, battent des branchies... immobiles... transparents... Comment aviez-vous fait pour ne pas les voir ? Comment aviez-vous fait pour ne pas voir cet immense aquarium, cette ménagerie invraisemblable qui pourtant grouillait partout autour de vous ?






  Raphaëlle ou l'ordre des choses
de Roland LAURETTE
(Extrait)

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 Livre broché - 314 pages - 18 €



   J’étais encore enfant. Je gardais le bétail dans le champ de l’Abbadie. Et soudain, un cri a brutalisé le silence, si aigu et si grave en même temps que j’en fus effrayé. Et que même les bœufs et le chien levèrent  la tête. Ce cri n’était pas celui que la buse lance à la fontanelle du ciel. Ni celui que la fermière renvoie pour l’effrayer, conjurer le danger et alerter les clouques, qu’elles rassemblent leurs couvées. C’était encore moins le cri d’un enfant qui joue à faire peur.
    Il venait du coteau d’en face. Du seul endroit possible : à Guigne. Un second avait suivi quelques instants plus tard, plus terrifiant d’être comme étouffé.
    Au village, les voisines déjà s’interrogeaient. Elles évoquaient la pauvre Marceline et l’affreuse vie que lui faisait mener son grand fou de fils, Joseph, lou Hòu.
    Et c’est bien d’eux qu’il s’agissait.
    Rentrant à la ferme après le travail aux champs, Marceline avait cherché son fils. Tu es là Joseph ? Pas de réponse. Elle ne s’était pas autrement inquiétée. Puis ce silence avait commencé à lui peser. Elle avait appelé dans les escaliers en direction du grenier. La souillarde, les chambres étaient désertes.
    Dehors, la lumière du jour semblait avoir viré, changé de nature comme un vin devient amer sans qu’on sache pourquoi. Il y avait dans l’air un détraquement sournois des choses. Marceline s’était sentie regardée avec malveillance.
    Chaque fois qu’elle passait dans le vestibule son regard s’accrochait au départ d’escalier ouvragé, décoré de motifs floraux et de deux cœurs. En bas une date avait été sculptée 1831, le mariage de ses parents, un jour de bonheur peut-être, de foi en demain sans doute, on inscrit 1831 sur un pilastre et on croit maîtriser l’avenir. On jette en forme de pari des chiffres vers le futur, comme on jette dans un champ labouré et finement bareyté, des poignées de froment ; et les chiffres s’envolent pour germer, préparer les moissons, et Marceline, machinalement, répétait 1831, sans y penser comme elle aurait dit son rosaire, j’ouvre cette porte 1831, je passe à la souillarde 1831 il n’est pas là, il n’est pas davantage dans sa chambre, les marches craquent 1831, 1831, je suis sur le palier 1831, je redescends, je vais dans la basse-cour 1831. 1831 comme le tic- tac de la pendule ou le sang dans les veines, les oreilles…
    Personne aux étables. Elle avait malgré elle jeté un œil vers la mare où les canards n’étaient pas plus agités que d’habitude. Elle avait grimpé à l’échelle de la fenière. Tu es là ? Mais sa voix portait de moins en moins comme si elle-même se recroquevillait, dans la crainte d’éveiller quelque chose, mais quoi, sinon le malheur ?
    Pourquoi avait-elle évité jusque-là la grande porte du chai, entr’ouverte pourtant. Savait-elle déjà que les autres pistes explorées n’étaient que des moyens de dilation pour gagner du temps sur la fatalité ?
    Elle avait tiré le vantail sombre en tremblant. Ou plutôt en renâclant. Tu es là avait-elle murmuré, supplié à mi-voix, avant même d’entrer dans la pénombre, attendant, la porte maintenant ouverte, que ses yeux s’habituent à l’obscurité 1831, souhaitant que ce soit le plus long possible, regardant vers des recoins futiles, espérant malgré tout le retrouver ivre au pied d’un tonneau, puis pénétrant plus avant et sachant déjà, sachant depuis toujours, depuis le premier cri de la naissance, qu’elle touchait au rendez-vous de l’autre cri, d’une horreur à une autre, d’une délivrance à une autre, sachant qu’en levant légèrement la tête, son regard allait rencontrer 1831 ce qu’il devait forcément rencontrer, ces deux pieds qui se balançaient légèrement à quelques empans du sol.
    C’est alors qu’elle avait crié ou plutôt libéré ce cri qu’elle portait en elle depuis toujours, qui mûrissait en elle, attendant d’être mis au monde qu’il traversait maintenant de sa monstrueuse acuité, explosion de sang versé, fausse-couche éruptive qui ensanglantait sa  bouche et affaissait ses flancs. 
    Ce cri avait cisaillé sa gorge et transpercé l’espace jusqu’à moi. J’avais su alors qu’il était la marque du malheur et quelque chose en moi s’en était réjoui de la même jouissance que j’éprouvais quand un rouge-gorge palpitait encore dans ma main après avoir été abattu par ma fronde. Et plus tard, quand j’avais appris la réalité du drame, mon imagination en avait fébrilement élaboré tous les détails.
    Marceline, un bref instant interdite, le corps tétanisé autour de la bouche béante, les mains plaquées sur son giron, s’était précipitée vers les jambes de son fils essayant désespérément de soulever 1831 ce corps ballant comme s’il s’était agi de le dépendre d’un croc de boucher. Devant l’inanité de la tentative, elle avait poussé le second cri où se mêlaient le désespoir et la rage de l’impuissance. Elle avait alors en hâte grimpé à l’échelle appuyée contre la poutre balbutiant qu’est-ce que tu as fait comme s’il pouvait encore l’entendre si elle pouvait encore le gronder comme quand il avait commis l’une de ses folies, versé la soupe du jour à la mangeoire des vaches ouvert les lapinières mis le feu au pailler. Qu’est-ce que tu as fait encore disait-elle qu’est-ce que tu as fait ? Mais ses mains tremblantes incapables de défaire le nœud coulant  elle n’avait eu que l’horreur de ce visage déjà bleu, la langue pendante les yeux grands ouverts, qu’elle avait évité de regarder jusque-là et qui ne la quitterait plus. Et descendant maintenant l’échelle répétant qu’est-ce que tu as fait. 
    Au sol elle avait tourné un instant sur elle-même, appelé au secours, un appel inaudible celui-là. Et devant la désespérante basse-cour étrangère à son malheur, disant à elle-même maintenant comme une litanie venez vite venez vite, elle avait couru de ses vieilles jambes devenues aériennes, floconneuses, ses pieds à petits pas rapides effleurant à peine le sol, vers la ferme la plus proche – à Marty – chez les Pandellé avec qui elle était fâchée depuis longtemps à cause de Joseph sans doute ou d’autre chose peut-être mais avec qui se fâcher sinon avec ses voisins, oubliant, effaçant le passé, blanche, sans souvenir sans autre idée que de dépendre le fou, venez vite venez vite, elle était arrivée dans la cour de Marty où l’on avait entendu ses deux cris et où l’on s’interrogeait sur eux sans bienveillance. Et elle, venez vite venez vite, et, comme dans un tourbillon, sans rupture sans arrêt repartant en sens inverse et eux happés sans doute par son mouvement, aspirés par l’air léger qu’elle déplaçait incapables de résister à tant d’absolue nécessité, de douceur désespérée et sans réplique, laissant là leur hargne et leur rancune l’avaient suivie en silence chacun se taisant elle aussi d’ailleurs occupée seulement à les haler dans son sillage et parvenue au chai, sans leur laisser le temps de la surprise, de l’émoi ou de la répulsion elle les avait poussés vers l’échelle aidez-moi à le descendre. Tout avait suivi dans le désordre Jean-Marie monté sur une comporte renversée, Irma sur l’échelle, et le silence, seulement le bruit des vêtements froissés les grincements de l’échelle. Le corps supplicié redescendu par la corde qui l’avait étranglé avait touché le sol, exhalant au dernier moment comme un dernier soupir. La mère l’avait recueilli dans ses bras contrainte de s’asseoir  par terre  sous le poids de ce fils mort… Et reprenant à mi-voix avec tellement de tendresse qu’est-ce que tu as fait puis pourquoi tu as fait cela. Qui montrait qu’elle commençait à accepter l’inacceptable. Et les deux voisins, Jean-Marie et Irma, les bras ballants à côté d’elle ne sachant quoi dire ni que faire.


    Si tu me trouvais mort, moi, pousserais-tu le même cri que Marceline ? Crierais-tu seulement ?







Quelques vies pour tester nos morts
de Marie-Thérèse MUTIN
(Extrait)

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Livre broché - 142 pages - 11 € 


    Le temps de l'autre


     Un crissement léger réveilla Pierre. Il se dressa sur son oreiller, regarda le rectangle blafard de la fenêtre en face de lui. C'était la pleine lune. Pierre voyait, à travers les rideaux les branches du forsythia se balancer mollement. Le bruit se fit entendre à nouveau ; une silhouette se détacha dans l'encadrement de la fenêtre. Elle se déplaçait lentement, sans autre bruit que ce frôlement, ce crissement de chaussure mal cassée. Pétrifié, Pierre regardait la main de l'homme avancer avec une lenteur inexorable vers l'espagnolette. La fenêtre s'ouvrit sans bruit. L'homme était dans la chambre, glissait vers le lit où Pierre était offert sans défense. Il voulait hurler mais aucun son ne sortait de sa bouche grande ouverte, bouger les bras, fuir... Mais non ! Il restait là, les yeux agrandis d'horreur tandis que la main de l'homme s'abattait sur sa poitrine. Des griffes s'enfonçaient sous le sein et lui arrachaient le cœur. L'homme éclata  d'un rire cruel qui se termina en une sorte de plainte. Pierre, enfin, battit l'air de ses bras. Un fracas le réveilla.
     Il venait de culbuter la lampe de chevet. La chambre était très noire. Dehors, deux chats se battaient ou faisaient l'amour avec des miaulements sinistres qui se terminaient en plainte de bébé.
     Pierre porta les mains à son cœur qui tressautait toujours dans sa poitrine. Il était couvert de sueur. Il lui fallait se lever, mettre un peu de lumière, boire un grand verre d'eau pour chasser l'angoisse de ce cauchemar. Il mit les pieds par terre, se redressa d'un bond mais une douleur lui cingla le dos. Il eut une vertige et dut s'appuyer au mur pour se redresser complètement. Les bras, les épaules lui faisaient mal. Il passa sa main sur son front trempé de sueur, voulut comme à son habitude rejeter ses cheveux en arrière. Au lieu de la toison habituelle, ses doigts ne rencontrèrent que quelques poils. Il était chauve !
     Alors tout lui revint en bloc. Il tâtonna, trouva l'interrupteur ; la lumière l'éblouit. Il marcha vers l'armoire à glace et eut un haut-le-cœur. En face de lui se tenait un vieillard qui lui ressemblait comme un frère ! Hier, il avait vendu son temps, son temps de vie. Face à ce vieil homme qui le regardait, il comprit enfin ce que cela signifiait...
      La veille, il était allé se présenter pour une place comme il le faisait depuis que l'entreprise où il travaillait lui avait signifié son congé. Restructuration ! Le mot qui signifie chômage bien souvent. Trop âgé ! Il était trop âgé à quarante ans !
      Donc hier, il avait rendez-vous avec un chef d'entreprise. L'annonce l'avait un peu surpris : "Cherche cadre dynamique, dans la quarantaine, au chômage depuis plus de six mois."
(...)
      La porte 17 s'ouvrit sans bruit avant qu'il ait pu toucher la poignée.
      "Bonjour, Monsieur Deschamps. Asseyez-vous, je vous prie."
(...)
      Pendant cinq minutes, l'homme s'affaira, donna des ordres d'une rare banalité, en direction de tel ou tel écran : "Achetez ! Vendez ! Achetez ! Achetez ! Arrêtez ! Attendez l'ordre... !"
      Puis, subitement, il s'assit en face de Pierre.
     "Eh ! Vous avez vu ça, Monsieur Deschamps ? En cinq minutes, j'ai gagné un million de dollars, perdu cinquante mille yens, gagné sept cent cinquante mille francs, perdu trente mille marks... et je ne sais plus... "
(...)
     "N'est-ce pas fabuleux, Monsieur Deschamps ? Combien gagniez-vous dans votre dernier poste ?
      - Vingt mille francs... mensuels."
     Le jeune cadre eut un sourire de commisération.
(...)
     "Vous êtes au chômage depuis plus de six mois, Monsieur Deschamps. Qu'avez-vous à me proposer ?"
      Pierre sortit de son attaché-case un dossier contenant son curriculum, ses états de service, les certificats de ses divers employeurs.
     "Monsieur Deschamps, reprit-il avec un petit air navré, que voulez-vous que je fasse de ces papiers ? Combien de fois les avez-vous déjà proposés ? Vous n'avez pas encore compris que "la force de travail" telle que la définissait Karl Marx, ne vaut plus rien ? Que la matière grise est maintenant dans les ordinateurs ? Réveillez-vous, Monsieur Deschamps. A présent, tout, absolument tout, s'achète et se vend. Qu'avez-vous à me vendre ?
     Pierre, décontenancé par cette approche, resta quelques secondes muet, les yeux clos. Puis il murmura, plus pour lui-même que pour l'autre : "Si la force de travail et la matière grise sont obsolètes, que puis-je vendre ? Mon âme, comme Faust ?"
     Monsieur Dumoncel se mit à rire :
    "Votre âme, Monsieur Deschamps ? Décidément, vous êtes un incorrigible rétro ! Ne vous-êtes vous pas aperçu que nous vivons dans un monde sans âme ? Je ne doute pas, Monsieur Deschamps, que vous ayez une bonne âme. Mais si je vous l'avais achetée, est-ce que j'aurais pu, comme je viens de le faire, spéculer sur ce marché d'armes au Moyen-Orient ? Armes qui vont tuer des milliers d'innocents ? Une bonne âme m'en aurait empêché, n'est-il pas vrai ? Les bonnes âmes ne se vendent plus : il n'y a plus de marchés pour les bonnes âmes, mon cher Monsieur Deschamps ! Pour une belle âme, peut-être oui, une âme de saint ou de poète... chez les antiquaires... oui... il se peut qu'il y ait encore quelques débouchés..."







Il pleut derrière la porte
de Constance HÉLIVÉRAC
(Extrait)

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Livre broché - 86 pages - 10 € 



Extrait :


On frappe. A c’t’heure ? Presque minuit. Sourdillon frissonne :
- Qui c’est ?
- C’est moi.
 - Qui, moi ?
Et, en même temps qu’il pose la question, Sourdillon comprend : c’est Chloé.
 - Attends.

Sourdillon enfile – il n’a pas de robe de chambre, Sourdillon – son pantalon et sa chemise par-dessus son pyjama de flanelle.
- Grouille.
-  J’arrive.
- Personne t’a vue ?
- Non, personne m’a vue.

La belle Chloé s’effondre sur la chaise. Sourdillon s’assoit sur son lit.
- Ah ! Sourdillon !
- Tu veux du lait ?
- Oh oui.
Sourdillon lui verse un grand verre de lait froid.
- J’peux rester chez toi ?
- Ben, c’t’à dire… où qu’tu veux que j’te mette ?
- Dans un débarras, n’importe où.
- Y a pas d’autre pièce que ça.
- Même pas un p’tit réduit ?
- Ben non.
- Dans la cour ?
- C’est la cour pour tout le monde.
- Une salle de bains ?
- Y a pas.
- Des chiottes ?
- Dans la cour, pour tout le monde.
- Alors ici.
- Euh…
- Tiens, regarde, Sourdillon, tu tournes le buffet comme ça, devant le lit, et je suis cachée.
- Ça va faire drôle.
- T’auras qu’à dire que tu ne peux plus dormir que comme ça.
- Hum...
- Parce que ça va te faire comme un lit fermé, entre le mur et le dos du buffet.
- Justement, j’aime pas être enfermé.
- Ça va faire comme si t’avais deux pièces au lieu d’une.
- Deux pièces ?
- Oui : une chambre et une salle de séjour.
- Tu m’emmerdes, Chloé.

Chloé pleure, doucement.

- Pleure pas, Chloé.
- J’ai nulle part où aller.
- Et moi je dors où ?
- Eh bien, tu dors en haut du lit et moi en bas
- T’es vraiment cinglée Chloé.
Chloé renifle.
- Bon, c’est vraiment parce que c’est toi, la petite Chloé des Tilleuls.
- Merci, Sourdillon.

Le lendemain matin, à six heures, la voisine questionne :

- Ben vrai, Sourdillon, y en a eu du potin chez toi, cette nuit.
- T’as rêvé, la Genette, c’était l’orage.
- Tu m’ prends pour une andouille ?
- Ben, j’ai déménagé mes meubles, voilà.
- T’as toujours été un peu zinzin, mon pauv’ Sourdillon.
- L’orage, ça m’ tourneboule.
- Oui, mais dis, Sourdillon, qu’est-ce qu’i’ t’ voulaient, les flics ?
- C’était pas les flics c’était les gendarmes.
- C’est pareil, qu’est-ce qu’i t’ voulaient ?
- Tu sais bien que l’ Paul, c’est un copain à moi
- Euh…
- Alors c’était une histoire entre nous.
- N’import’ quoi !
- Une histoire de gonzesse.
- Sourdillon, une histoire de gonzesse ! Ah ! Ah ! Ah !







Le carnaval du temps de la lune
de Jean-Yves LE GAGNE
(Extrait)

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Livre broché - 246 pages - 11 €

 



     Aujourd'hui, le curé a viré Petit Pierre. Interdit d'enfanter de chœur pendant quinze jours ! C'est à cause des cloches à cadavres. Donc, il ne va pas à la messe en blanc, mais en dimanche. Le curé aussi se déguise, ce jour-là : une diaprure à bras dans un ciel impossible !

     Après, il est revenu dans sa robe blanche.

     La semaine "sainte" est longue. Un vrai ciel de traîne de cérémonies à théâtre. C'est à cause des Romains qui ont occis un innocent. Alors, ils en font des trucs ! Ils lèvent beaucoup et longtemps les bras au ciel, s'aspergent d'eau bénite - mais on ne donne pas de serviettes - font la queue derrière le chef des curés, restent longtemps debout. Un autre raconte interminablement que les Romains, c'est nous (Petit Pierre n'y comprend rien), qu'il est mort pour nous, l'innocent. Ils font le perroquet du chef curé, et c'est tous les ans comme ça !
     Il raconte qu'il a fait des miracles : l'eau en vin, - ça, c'est bien ! - le mort en vivant - ça dépend qui... - le lépreux en normal. Mais jamais le pauvre en riche, l'inconnu en célèbre, le poète en chanteur tubique... Le roulé en malin, quoi !
     Cela fait trois mois qu'il est né et il dit qu'il a trente trois piges, c'est compliqué ça ! Qu'il allait mourir parce que c'est obligé, c'est son père qui a tout manigancé et même que c'est par amour tout ça. Quel merdier, il pense, Mowgli. Il préfère les cheftaines.
     Alors il fait le guignol comme tout le monde dans le village, sauf les païens, eux ils rigolent et vont au bistrot.
     Le vendredi, il est mort, l'innocent. Aussi, c'est interdit de manger car c'est un péché, et on meurt ! La maman fait des crêpes mais pour après, elle fait ça beaucoup les jours maigres comme ils disent. Donc on ne touche pas aux crêpes, alors, il a faim Petit Pierre mais il ne veut pas mourir ! Cornélien, le truc ! Alors, le Mowgli, pas bête, il a réfléchi : il meurt tous les ans à trois heures du tantôt - ils disent comme ça pour l'après-midi, ici - après, il n'en saura rien l'innocent, un mort c'est un mort. Le mal est déjà fait avant qu'il ne se précipite dans le buffet à crêpes. Le blasphème a bon goût et il n'est pas mort. Oh ! il a un peu honte, mais comme ce n'est pas une maladie mortelle, le temps générateur de l'oubli s'est chargé du reste. Petit Pierre n'a ni gagné ni perdu, seulement mangé.

***



     A la messe, le gros livre du curé est vraiment très gros et très lourd. Dedans, les lettres sont grosses aussi, quelle idée ! Le curé dit qu'elles sont grosses et lourdes à entendre, c'est pour ça qu'il les dit en latin mort, comme ça les sourds ne ressuscitent pas et tout le monde s'en fout. Le Mowgli, il n'arrive pas à le porter ; en plus il faut faire un parcours vicieux avec, tout ça pour le mettre à côté d'où il venait ! Un vrai cirque, mais à poids. Donc, il n'y arrive pas ; les filles à gauche, les gars à droite, c'est le public. Ça se marre, mais en petit car le curé n'est pas commode, des fois. Ces petits rires résonnent comme une grosse caisse dans sa tête de lune, au Mowgli.
     C'est pareil pour l'encensoir ! Une vraie corvée !
L'odeur est douce mais pas l'appareil. Il faut le balancer comme pour la salade, mais à l'aide de chaînes dorées interminables et mélangées pour te perdre, un vrai sac de nœuds. "Le petit doigt ! qu'il dit le curé... par le petit doigt qu'il faut tenir" le saladier à fumer. Le poids de la vie, le fardeau de l'impossible lecture, le déodorant de l'embrouille, c'est trop de peaux de bananes pour un petit loup.
     Le public chante mais ne comprend rien, à cause du latin dégelé. Dominus vo biscum devient " dominez vos biscoums". Puis, ils font tout ça lentement, en largo avec beaucoup de dégueulendo, ce truc de l'aigu au grave. Il n'est pas artiste, le public.
     L'enfant de chœur est aux premières loges du spectacle, dans un box à gradins. Il peut regarder le public mais pas applaudir, le curé ne veut pas. Alors, il voit celui qui tousse mais ne veut pas, celui qui baille et ne veut pas non plus, l'autre qui se mouche - c'est pour les trompettes -, celui qui chante faux mais plus fort, le faux pieux, le pieux, celui qui se gratte, qui a oublié ses lunettes mais ne le montre pas, le beau, le faux beau, les femmes à chapeaux - c'est obligé ! -, les hommes sans chapeau - c'est pareil -, pour les reconnaître, à cause du mélange.
    Les femmes ont un livre à messe du dimanche à la main, tandis que les hommes lisent dans celui des femmes et se protègent les choses de la vie, enfin c'est ce qui paraît.
    En fait la vie fait son cirque où elle peut. Le silence s'adapte comme le geste, la parole ou le regard. Rien n'est tout à fait réel. Il faut jouer, porter un masque, se déguiser en dimanche, en semaine, parfumer son odeur et en rire faux.
    C'est fini, le chef curé l'a dit, allez, c'est fini. Ça s'agite sec, ça tousse beaucoup, ils sont tous malades, peut-être à cause du saladier qui fume ? Ça froisse du papier, ça s'essuie les pieds, comme les taureaux mais pour sortir, ça chuchote très haut et très fort, quoi ! Le silence qui hurle son impatience.
     Ouf ! C'est fini. Il fait bien faim à c't'heure qu'ils disent. Le corps a repris ses droits. Ils sont libres. Mais avant, il faut payer le spectacle dans la corbeille qu'ils se refilent de main en main.




 


Frénésie esthétique
de Stéphan TUREK
(Extrait)

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Livre broché - 248 pages - 15 €


     L'exposition se rapprochait à grands pas. Cette fois-ci, je n'étais plus un inconnu, les fidèles de la galerie seraient sans doute plus exigeants que la première fois, et je ne devais pas les décevoir. J'avais produit, pour l'occasion, une dizaine de toiles en plus des six principales. Angélico les avait trouvées merveilleuses et il m'assurait que les grands formats m'inscriraient définitivement parmi les plus grands artistes de ma génération. Toutes les conditions étaient réunies pour que l'exposition rencontre un véritable succès auprès des amateurs et des néophytes.
     Cette pression insidieuse m'avait mis sur les nerfs. Ma chambre de bonne était devenue une véritable cellule d'où j'attendais le verdict des jurés. La tête tranchée ou la gloire, voilà ce qui m'attendait. L'enjeu était de taille. Je savais qu'Angélico avait mis le paquet dans la promotion de l'évènement et que les plus grands critiques se déplaceraient. J'avais donné le meilleur de moi-même, j'étais persuadé de n'avoir jamais peint avec une telle maîtrise. Tout ce qu'il y avait d'essentiel dans mon art était là, étalé sur ces toiles avec une maestria digne des plus grands.
     Cependant malgré les heures passées devant mon chevalet et les paroles rassurantes de mon protecteur, le doute s'insinuait dans mon esprit. Plus les jours passaient et plus je m'obsédais sur des détails, des petites imperfections picturales que j'inventais de toutes pièces comme pour justifier mon angoisse. Je refaisais les toiles dans ma tête toutes les nuits, me réveillant même en sursaut pour reprendre sur un carnet à dessin les compositions que je jugeais imparfaites. Mais il était trop tard, les peintures étaient déjà bel et bien en possession d'Angélico, et plus rien ne pouvait être fait.
     Inéluctablement le grand soir arriva.
     Vissé derrière l'écran de mon PC, je pus suivre en détail le déroulement du vernissage grâce à plusieurs web-cams et micros installés dans la galerie. J'entendais et je voyais tout depuis mon atelier. Comme lors de ma première exposition, huit mois auparavant, j'avais fait installer le même matériel me permettant de communiquer à distance avec le public au moyen d'une borne interactive. On pouvait me poser des questions auxquelles je répondais instantanément.
     Sur la porte d'entrée en verre de la galerie était inscrit en grosses lettres blanches :
    Marech Winsor - Les corps improbables - Exposition du 12 septembre au 20 octobre 2003. Vernissage le 10 septembre 2003 à 19 heures.
     A l'intérieur, il y avait déjà un peu de monde. La lumière crue de la galerie illuminait le trottoir au dehors. Un groupe de jeunes branchés, qui s'étaient réunis devant la porte, finit par entrer. A l'intérieur l'ambiance était un peu planante, une musique techno lancinante donnait le ton. Le public restreint était constitué d'une faune hétéroclite mais qui se rejoignait dans sa "branchitude" : parasites pique-assiette, pseudo artistes décalés, jeunes superlookés, et quelques rares amateurs éclairés qui se côtoyaient sans se voir. Aux murs, mes peintures affichaient leur fascinante beauté. Etourdissants vertiges de corps et de visages habités par leur étrangeté. Une destruction des corps violente et dérangeante, qui, par une magie confondante, réussissait à rendre ces corps improbables... probables. Toute leur hypnotisante beauté semblait venir de là.
     J'avais quatre fenêtres ouvertes sur mon ordinateur. L'une d'entre elles me permettait de voir le visage des personnes qui se connectaient avec moi pour discuter, une autre de visualiser leurs messages et les deux dernières de suivre ce qui se passait en différents endroits de la galerie. L'équipement complet du parfait voyeur.
     Les invités étaient intrigués, et plus particulièrement Francis Lepage, célèbre critique d'art, surnommé Franco en référence au dictateur espagnol et aux impitoyables articles dont il était coutumier. Angélico m'avait prévenu de sa présence, mais le voir ainsi déambuler devant mes toiles, l'œil acéré s'arrêtant sur chaque détail, me donna le frisson. C'était le genre de type qui bâtit ou démolit une carrière en un papier. J'essayai bien de percevoir le moindre signe de satisfaction ou de désapprobation sur son visage, mais ses yeux dissimulés derrière une indéboulonnable paire de lunettes design aux verres tintés, étaient à l'abri de toute indiscrétion. Il finit par sortir de mon champ de vision juste avant qu'un premier visiteur ne se connecte pour chatter avec moi.
     La soirée était lancée. Je commençais à avoir les mains moites et mon estomac était noué. J'allais devoir répondre à mon interlocuteur tout en essayant de retrouver Franco parmi les invités.
"Marech, je n'ai jamais rien vu de pareil, même en ayant eu connaissance de vos esquisses, jamais je n'aurais pu imaginer la puissance de la peinture que j'ai sous les yeux. L'attente en valait la peine. Comment vous sentez-vous ?
     Un sourire vint détendre les traits crispés de mon visage. C'était le doc. La caméra fixée à la borne interactive me révéla les traits de son visage. Je reconnus immédiatement l'homme à la prestance germanique que j'avais eu l'occasion de voir lors de ma première exposition. Il était grand, à l'allure un peu gauche malgré la précision que demande l'exercice de sa profession , son regard bleu acier était en revanche affûté et précis comme un scalpel. Je lui répondis.
    - Je suis confiant, docteur Bauer, j'ai vu du beau monde dans la galerie.
    -Vous pouvez nous voir ? demanda-t-il.
    -Vous voir et vous entendre ! La galerie est truffée de micros et de Web-cams. Mon ordinateur me retransmet tout en détail. Mais j'avoue que les conversations ne sont pour moi qu'un brouhaha incompréhensible la plupart du temps !
    -Eh bien, je serai votre meilleur indic, je vais vous prêter mes oreilles et je vous ferai mon rapport demain.
     Je me sentais un peu rassuré par la présence amicale du Docteur Bauer. Je ne voulais pas qu'il perçoive mon inquiétude et pour me donner un coup de fouet, je décapsulai ma première bière de la soirée.
     Bauer reprit la conversation faisant courir ses doigts sur le clavier.
    -Je ne sais pas si vous pouvez voir cela Marech, mais je dois être blanc comme un linge ! Je suis tellement troublé...
    -Je vous vois doc, mais les couleurs de mon écran ne sont pas assez précises pour que je me rende compte de votre mine. Si ce sont les toiles qui vous mettent dans cet état, alors j'ai réussi mon pari. L'art se doit d'interpeller les gens jusque dans leurs entrailles.
     -Oui, bien sûr, mais vous êtes parvenu à aller beaucoup plus loin avec moi. Je ne sortirai pas d'ici comme je suis entré.